Peu importe que Barack Obama réussisse ou non dans son programme politique. Peu importe qu’il puisse trouver une issue à l’insoluble conflit théologico-politique que crée l’existence d’Israël. Peu importe que le nouveau président américain accepte, ou non, de confier la sous-traitance du dossier libanais au pire ennemi politique du Liban, à savoir le régime syrien. Ce sont, certes là, des considérations fondamentales et brûlantes d’actualité. Mais au regard de l’histoire des « longues durées », selon l’expression de Braudel, ces mêmes préoccupations demeurent des épiphénomènes. En termes d’histoire des idées et d’histoire des civilisations, l’élection de Monsieur Obama à la tête des États-Unis d’Amérique est une révolution aussi importante que les révolutions copernicienne et galiléenne qui ont donné naissance à la science moderne.
Amazing Grace est un des plus beaux hymnes protestants qui vous prend à la gorge par la grâce exquise qui semble s’égrener au fur et à mesure que le chant se développe. Ce chef-d’œuvre de beauté sobre et apaisante fut composé en 1750 par John Newton, capitaine d’un de ces horribles bateaux négriers qui assuraient le transport des « nègres » jusqu’en Amérique, dans des conditions encore pires que celles du transport des animaux. Lors d’une tempête où son bateau a failli faire naufrage, John Newton fut touché par la grâce mystérieuse qui lui sauva la vie. Il abandonna le commerce indigne qu’il exerçait, devint pasteur et fut le champion de l’abolition de l’esclavage.
Tous les votes des citoyens américains qui se sont portés sur Monsieur Obama furent un interminable Amazing Grace de réparation à l’égard de l’homme noir, et ce de la part d’une des sociétés qui, jusqu’à récemment, fut une des plus racistes de la terre. Amazing Grace…
Tout discours est inutile. Face à une telle dimension, le bavardage des politologues n’est que borborygmes, leurs opinions pontifiantes et leurs prospectives savantes ont l’épaisseur d’une raclure de macadam. Justice a été rendue au nègre par la volonté du peuple qui a le plus exploité la négritude. Trente millions d’Africains furent capturés et transportés dans les bateaux négriers. Plus du tiers ne sont pas arrivés au port. Aujourd’hui, leur âme repose enfin en paix, leurs larmes ont été essuyées. Amazing Grace… Quelles que soient les circonstances contingentes explicatives de la victoire d’Obama, seule une grande démocratie permet des moments de grâce aussi inattendus.
Revanche ? Non. Vengeance ? Non plus. L’élection de cet homme, si elle console toutes les victimes de l’innommable esclavagisme, est surtout une gifle monumentale administrée à tous les scientifiques qui ont perverti la raison humaine, qui ont dénaturé les sciences pour justifier le racisme et la discrimination entre les hommes. Longue est la liste de l’enfer de la science, celui du bréviaire de la haine.
En 1550, lors de la Controverse de Valladolid, l’Église latine eut le courage de reconnaître que les Indiens d’Amérique, défendus par le dominicain Bartolomeo de Las Casas contre l’universitaire scolastique Juan de Sepulveda, étaient des êtres humains et ne pouvaient être réduits en esclavage. Malheureusement, il ne s’est trouvé personne pour défendre le nègre dont le statut demeura incertain et justifia le commerce triangulaire des esclaves. Sous Louis XV fut rédigé le Code Noir, une infamie juridique ne reconnaissant pas au « nègre » la qualité de personne, c’est-à-dire de sujet de droit. Monsieur Obama est « café au lait », c’est-à-dire quelque peu mulâtre. Le public cultivé a oublié que ce terme fut forgé, par les distingués anthropologues des Lumières, par juxtaposition des deux termes « mule » et « anthropos » ou homme. Le mulâtre, issu de l’accouplement d’un Blanc et d’une Noire, est donc une « mule humaine », à l’image de l’animal du même nom issu de l’union de l’âne et du cheval. La science a trop longtemps pensé que le nègre était plus proche du singe que de l’homme.
Pour l’historien des idées, le procès de l’instrumentalisation de la science par le discours de la haine n’est pas encore achevé. Il ne fait que commencer. Faut-il rappeler l’ouvrage de l’infâme Gobineau, considéré comme référence en la matière : De l’inégalité des races ? Et que dire de ce Vacher de Lapouge, de sinistre mémoire, inspirateur de l’eugénisme et de l’anthropo-sociologie. Peut-on ne pas citer la trop longue galerie des darwinistes sociaux d’Amérique, les pires ennemis du nègre : les Wilson, les Cartwright, etc. Malheureusement, nous assistons aujourd’hui à une résurgence de ce même discours. Ce ne sont plus l’anthropologie physique, l’anatomie, la craniologie et la phrénologie qui servent de pseudo-arguments scientifiques. Ce sont hélas les domaines de la recherche de pointe comme les neurosciences et la biologie moléculaire qui sont mises à contribution pour établir une hiérarchie discriminative entre les hommes. Une récente émission de télévision sur l’ADN des Libanais en fut un bien triste exemple.
À titre d’illustration, je citerai la très instructive classification hiérarchique des hommes établie par le père de la biologie moderne, le grand Carl von Linné (1707-1778)1 :
Europaeus albus (le Blanc) ; inventif, ingénieux… Il est gouverné par les lois.
Americanus rubesceus (le Peau-Rouge) : content de son sort, aimant la liberté… Il est gouverné par les usages.
Asiaticus Luridus (le Peau-Jaune) : orgueilleux, avare… Il est gouverné par l’opinion.
Afer Niger (le nègre ) : rusé, paresseux, négligeant… Il est gouverné par la volonté arbitraire de ses maîtres.
Le mandat du président Obama sera peut-être un échec politique. Et pourtant, mille et mille fois j’entonnerai Amazing Grace… Homme noir, mon frère nègre, sois donc consolé. Le peuple américain a décidé d’essuyer tes larmes.
Telle est la grandeur de la démocratie. Lorsque, au printemps prochain, le citoyen libanais ira voter, il doit savoir qu’il devra se prononcer sur un choix de société. Soit il choisit un modèle pluraliste et démocratique, comme celui de cette surprenante Amérique. Soit il décide de continuer à ployer sous le poids d’un modèle de société autocratique, théocratique et despotique où le chef a toujours raison.
Antoine COURBAN
Professeur d’histoire et de philosophie des sciences biomédicales
1- Charles Linné, « Système de la Nature », éd. Bruxelles, p. 32
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