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En dents de scie De chasteté… de Ziyad Makhoul

Quarante-sixième semaine de 2008. Bouclez-la ! C’était à l’époque, en Europe en général et en France en particulier, un slogan immense. Un Bouclez-la ! pour contrer le troisième facteur de mortalité sur les routes après la vitesse et l’alcool : la négligence de la ceinture de sécurité. Ce Bouclez-la ! avait quelque chose d’immanent : il ne tolérait aucune discussion. Aucun contre-argument. Il en a fallu du temps, pourtant, pour optimiser son efficacité : les indisciplinés étaient légion. Sauf que l’argument financier avait fini par considérablement réduire leur nombre. Parce que, n’est-ce pas, toucher au portefeuille des gens, quelle que soit leur nationalité, voilà une mesure qui marche pratiquement à chaque coup. Notamment au Liban. Même si, ici, il n’y a eu aucune campagne de publicité ; aucun Bouclez-la ! – et pourtant, un Sakrou bien monté, bien soigné, cela aurait pu avoir une certaine gueule. Mais peu importe : il se passe ici quelque chose d’extrêmement étonnant. Ici, au pays des têtus, des réfractaires, des désobéissants, au pays des frimeurs, quelque chose s’est mis en marche ; ici, depuis plusieurs mois, neuf conducteurs sur dix la bouclent avant que de démarrer. Il suffit, dans n’importe quelle région du Liban (sauf, naturellement, dans les zones de non-droit où l’on continue de se faire follement plaisir en ignorant ostensiblement les lois promulguées par l’État), d’ouvrir l’œil : le spectacle est hallucinant. Édifiant, surtout : le Libanais a sa ceinture attachée. Ce quelque chose est certes un détail. Intéressant le détail : le Liban commence, toutes proportions gardées, à ressembler à un pays occidental civilisé – mais cela reste un détail. Et pourtant, ce détail pourrait, un jour, faire toute la différence… Parce qu’il y a dans cette ceinture bouclée, quelle que soit la motivation (portefeuille, encore une fois, en tête), il y a dans ce geste agacé, parfois rageur, bientôt, souhaitons-le, automatique : boucler sa ceinture, il y a l’inscription d’un acte éminemment politique. Pourquoi ? Parce qu’il s’agit là d’un début, d’un embryon, d’une toute petite ébauche de changement de mentalité. Et rien, rien sinon ce changement de mentalité pourrait sauver ce pays. Sauf qu’il y a (bien trop) loin, encore, de la coupe aux lèvres : ce n’est pas parce qu’ils la bouclent, cette ceinture, que les Libanais apprendront, par exemple, à partout respecter les files d’attente ; à partout sacraliser la loi, la même pour tous ; à ne plus sortir un Kalach à chaque fois que le voisin ne pense pas pareil ; à payer leurs factures d’électricité ; à partout privilégier l’école à tout autre terrain de résistance ; à vénérer d’abord un pays, une nation, un État avant que d’idolâtrer un zaïm… Ce n’est pas parce qu’ils la bouclent, cette ceinture, que les Libanais réussiront à refaire de leur Liban une Suisse couleur Orient. Mais l’humilité n’a pas été créée pour les ânes, il faut savoir commencer par quelque chose : aussi insignifiant que soit ce geste, aussi délétères que resteront les pistons et autres passe-droits, cette ceinture que désormais l’on boucle promet de beaux lendemains – à condition, naturellement, qu’il y ait des femmes et des hommes politiques à même d’aller jusqu’au bout de leurs rêves, aussi modestes, aussi peu égotistes soient-ils, ces rêves… Ziyad Baroud ne s’est sans doute pas réveillé un jour en se disant que sa principale ambition, son ambition ultime, est de réussir à pousser ses concitoyens à la boucler. Mais voilà, ce ministre de l’Intérieur, officiellement ni 14 ni 8 Mars, mais certainement mû par les idéaux de la révolution du Cèdre, n’appartenant à aucun parti, aucun courant, n’ayant aucune préoccupation électorale en tête, l’a fait ; cet homme du milieu, nommé par un président du milieu, est le principal artisan de cette ébauche de changement de mentalité. Une question : est-ce parce qu’il est du milieu qu’il a gagné son pari ? Est-ce que, par exemple, si les circonstances lors de leur mandat avaient été différentes ou s’ils y avaient pensé, Ahmad Fatfat ou Sleimane Frangié n’auraient pas pu, eux aussi, faire en sorte de généraliser le port de la ceinture ? Peut-être. Peut-être pas. Mais le fait est là : faire partie du milieu (à condition d’être brillant) a ceci de positif que l’on peut, en toute conscience et beaucoup plus aisément, se moquer impérialement de ce que peuvent bien penser les autres – les polarisés. Pour son escale damascène tellement controversée, Ziyad Baroud n’a pas fait d’exception, ni pris de gants : convaincu de ne faire que son devoir, il s’est effectivement moqué de ce que les pôles du 14 et du 8 Mars allaient penser. Certes, le piège posé par la famille Assad était tellement grossier que personne ne pouvait éviter d’y tomber : la seule solution était de ne pas y aller. Mais, mandaté par le Conseil des ministres, et probablement fort de son bon droit, le ministre de l’Intérieur s’est rendu à Damas et, une fois de retour, une fois la polémique lancée, une fois les tentatives de récupération multipliées de toutes parts, il a eu le bon goût de se taire, de la boucler, de refuser de jeter de l’huile sur le feu, et a répété, à qui voulait bien l’entendre, qu’il ne s’exprimerait qu’en Conseil des ministres, la seule instance, insistait-il, à même de décider de tout. Elle est là, la mentalité. Elle est là, la réforme. Il est là, le changement. Et même si cela ressemble à la plus impossible des missions, rien n’empêche Gebran Bassil, qui vient de commettre cette semaine un des plus ahurissants hold-up politiques en balayant carrément, d’un revers de la main, l’institution reine de l’Exécutif : le Conseil des ministres, rien ne l’empêche d’apprendre, lui aussi, à la boucler.
Quarante-sixième semaine de 2008.
Bouclez-la !
C’était à l’époque, en Europe en général et en France en particulier, un slogan immense. Un Bouclez-la ! pour contrer le troisième facteur de mortalité sur les routes après la vitesse et l’alcool : la négligence de la ceinture de sécurité. Ce Bouclez-la ! avait quelque chose d’immanent : il ne tolérait aucune discussion. Aucun contre-argument. Il en a fallu du temps, pourtant, pour optimiser son efficacité : les indisciplinés étaient légion. Sauf que l’argument financier avait fini par considérablement réduire leur nombre. Parce que, n’est-ce pas, toucher au portefeuille des gens, quelle que soit leur nationalité, voilà une mesure qui marche pratiquement à chaque coup.
Notamment au Liban. Même si, ici, il n’y a eu aucune campagne de publicité ;...