de Christian Merville
Il a perdu la bataille pour la présidentielle ; il n’a pas perdu la guerre contre la médiocrité, l’ignorance, le pharisaïsme, la vulgarité. Au soir du mardi 4 novembre, le candidat républicain s’est incliné, vaincu par plus jeune que lui, plus charismatique ; vaincu par son propre parti autant que par les démocrates ; par cette fichue débâcle financière aussi, qui a frappé le pays – et avec lui le monde – ; par le calamiteux legs du plus mauvais président de l’ère contemporaine ; par cette Sarah Palin, enfin, caricature de ce que le microcosme politique yankee peut produire de pire.
Mais observez-le, ce soir-là au Biltmore Hotel de Phoenix (Arizona), faire taire, à plusieurs reprises, ceux de ses partisans qui huaient les noms de Barack Obama et de Joe Biden. Surtout, écoutez son « acceptance speech » par lequel, c’est la tradition, un candidat reconnaît sa défaite. Le peuple, dit-il, s’est prononcé de la manière la plus claire. Il ajoute avoir eu « l’honneur, il y a un moment, d’appeler le sénateur de l’Illinois et président élu pour le féliciter » et juge que « son succès mérite mon respect », avant de reconnaître que son adversaire « a accompli des choses grandioses pour notre pays » et de s’engager à tout faire pour l’aider dans sa tâche. Puis, après avoir remercié tout un chacun (y compris Steve Schmidt et Mark Salter, pourtant artisans de sa défaite), il a, suprême élégance, cet aveu : « L’échec est le mien, pas le vôtre. » Il y a enfin la reconnaissance que « cette campagne a été l’un des grands moments de mon existence », conclue par une vibrante proclamation d’amour de la patrie et de tout ce qu’elle représente. Un morceau d’anthologie, on vous dit, tout comme le furent, pour Obama, l’annonce à Chicago de sa candidature, son intervention sur la race et la religion, enfin son discours au soir de la victoire.
Eh bien, tout John McCain est dans ces mots, œuvre sans doute de quelque « speechwriter » mais dictés par lui, venus de son cœur et qui ont touché au cœur tous ceux qui admirent le héros de la guerre du Vietnam, le champion de tant de causes à la Chambre haute du Congrès, et qui aiment ce maverick rappelant à bien des égards l’inoubliable James Stewart de Mr. Smith Goes to Washington. Le sénateur de l’Illinois est appelé à nous faire oublier – croisons les doigts – les huit années passées, mais c’est son adversaire malheureux qui nous a réconciliés avec l’Amérique, celle des grands principes et des hommes plus grands encore, celle des plus fols espoirs et des courages les plus insensés. D’ailleurs, bien avant ces heures où tout s’est joué, le vénérable New York Times avait porté son choix sur McCain pour représenter son parti dans le duel pour l’accès à la Maison-Blanche. Parce qu’il propose, écrivait-il alors, des choix valables au plus large spectre d’Américains, qu’il demeure fidèle à ses principes et qu’il a travaillé avec des dirigeants fort respectables, comme Ted Kennedy.
Le grand quotidien de la côte est ne pouvait formuler de meilleur diagnostic : en octobre 2006, une enquête de surveyUSA, bien avant le coup d’envoi de la course, donnait McCain largement vainqueur, les démocrates n’étant accrédités que de deux des cinquante États de l’Union, soit l’Illinois et Hawaii ainsi que le district of Columbia, et des voix de 28 grands électeurs contre 510. Au lieu de quoi, ils furent 28 États contre 22 à voter « rouge », donnant 365 bulletins du collège électoral à l’un, contre 162. On sait depuis longtemps que les gallups ne sont pas infaillibles ; on sait que, dans le cas présent, le représentant du Grand Old Party n’est presque jamais parvenu à être lui-même. Reflétant l’opinion de millions de républicains, un électeur regrettait, au grand soir, en écoutant le discours de son idole : « Que n’a-t-il été constamment ainsi. Nous serions maintenant en train de célébrer sa victoire. » Pas si sûr…
Qu’importe, maintenant que les jeux sont faits et que tout devient possible. Ainsi, l’incroyable Palin peut prendre rendez-vous avec ses fans pour l’an 2012, après avoir longtemps cru dur comme fer que le continent noir était un pays, se demandant si l’Afrique du Sud « faisait partie de ce pays », recevait les conseillers de son colistier vêtue d’une simple serviette de bains – mais pas de probité candide – et dépassait largement le seuil des 25 000 dollars prévus pour sa garde-robe. Non décidément, ce monde-là n’est pas celui de Gentleman John, même s’il lui arrive – à chacun ses failles – d’évoquer la Tchécoslovaquie, disparue de la carte en 1993, de parler de la frontière entre l’Irak et le Pakistan ou encore de réussir ce qu’aucun grand vizir américain à Bagdad n’a pu accomplir : l’amalgame entre sunnites et chiites irakiens, « alliés à l’Iran ».
Humain, trop humain, ce prisonnier qui insultait ses geôliers vietcongs et refusa sa libération par solidarité avec ses camarades qui croupissaient dans une misérable hutte proche de Hanoi. Les temps ont changé, hélas. On ne saurait regretter qu’il soit, lui, resté le même.
Salut, l’idéaliste.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats