Si vous voulez étudier un homme, ne faites pas attention à la façon dont il se tait,
ou dont il parle, ou dont il pleure, ou même dont il est ému par de nobles idées.
Regardez-le plutôt quand il rit.
Fedor Dostoïevski
Quarante-cinquième semaine de 2008.
C’est peut-être beaucoup pour un seul homme.
Mais il y a quelque chose dans ses bras quand il les déploie en parlant : on dirait qu’il va soulever toutes les montagnes. Il y a quelque chose dans ses mains ouvertes aux mondes : on dirait qu’il a inventé un métalangage, un nouvel esperanto. Il y a quelque chose dans ses yeux lorsqu’ils transpercent une foule : on dirait qu’il regarde dans ses rétines chacun de ses partisans. Il y a quelque chose dans son sourire lorsque son visage se transfigure : on dirait qu’il l’offre au cosmos. Surhomme à l’insensé charisme et en même temps antihéros parfait, c’est-à-dire ce guy next door capable de se fondre dans n’importe quel décor, Barack Obama réussit l’étrange exploit d’être à la fois un citoyen du monde, un lambda, et l’exutoire de toutes les attentes et de tous les espoirs de ses frères et sœurs terriens, un epsilon : il est à la foi un croyant et un messie.
C’est peut-être beaucoup pour un seul homme.
Surtout que Barack Obama n’est ni un prestidigitateur ni un démiurge – Barack Obama est éminemment mortel. Et c’est pourtant de ce mortel-là que la planète, tous continents confondus, attend des miracles. Rien de bien extraordinaire à première vue : pas de multiplication de pains ou d’anamorphose d’eau en vin – mais la planète veut plus. Bien plus. Les concitoyens (du monde) de Barack Obama exigent presque de leur frère, leur semblable, qu’il sache renouveler, rallumer, entretenir leur foi perdue. Leur foi en un monde juste, beau, bon et, surtout, riche. Les femmes et les hommes de la planète demandent au président américain élu rien moins que de leur apporter du bonheur. C’est inouï et impensable : les peuples ont beau, parfois, avoir des idéaux, il n’ont finalement de priorité que leurs besoins ; là, on dirait bien que c’est l’inverse…
C’est peut-être beaucoup pour un seul homme.
Même félicité par Mahmoud Ahmadinejad. Du jamais-vu depuis Khomeyni. Un pareil consensus planétaire, que même la frigidité (politique) des Russes n’a pas réussi à altérer, est stupéfiant – il faut généralement les fuir comme la peste, les consensus ; tout en eux est haïssable. Mais là, inévitablement, tout (le monde) s’incline : en incarnant littéralement la preuve que les Américains sont aussi capables du meilleur, Barack Obama est parvenu à créer un (in)conscient collectif à l’échelle de la planète. Un (in)conscient avide : de pain, d’argent, d’emplois, de bonus, de confort, mais aussi, et c’est là que l’impact dans les années à venir de Barack Obama et de son occupation de la Maison-Blanche risque d’être phénoménal, un (in)conscient avide… de ferveur. C’est une religion nouvelle et surtout supplétive qui vient de voir le jour : pas seulement parce que l’élection d’Obama a littéralement centuplé le champ des possibles, mais bien grâce à cet unisson, cette harmonie planétaires qu’elle a générés. Chrétiens, musulmans, juifs, bouddhistes, nihilistes, athées, communistes, tout le monde veut désormais croire, aussi, en Obama. C’est de la macrofoi : espérer que le monde ira mieux ; et de la microfoi : garantir ses intérêts personnels. C’est effectivement inouï.
C’est peut-être beaucoup pour un seul homme.
Sauf que cet homme, finalement, a su travailler pour en arriver là – même si un tel engouement, une telle dévotion, qui sans doute l’obligent, ne peuvent immanquablement, par leur ampleur inédite, que le terrifier. Cet homme a privilégié une logique imparable : toute sa campagne, depuis le commencement, n’était basée que sur un concept, une urgence que les Libanais, avant les autres, connaissent si bien et si mal à la fois, l’unité du peuple (américain). En sacralisant cette unité, en la plaçant définitivement au-dessus des races, des croyances, des niveaux sociaux et culturels, des aspirations propres à chaque individualité, Barack Obama a redonné aux Américains l’occasion de se retrouver ensemble, par-delà les océans (Atlantique et Pacifique), par-delà les clivages historiques (Nord et Sud), par-delà les frontières interétatiques : tellement rarement, pour ne pas dire jamais, une élection présidentielle US aura à ce point réussi à rappeler aux Américains, indépendamment de l’État dont ils sont natifs, qu’ils appartiennent au même pays et qu’ils font (et parfois défont) la même nation.
C’est peut-être beaucoup pour un seul homme.
D’autant que les Américains restent indubitablement, en ce troisième millénaire, le peuple le plus scruté, le plus jalousé, le plus aimé/haï, le plus méprisé, le plus encensé du monde. Et si Barack Obama s’amusait à parler aux autres, aux autres peuples, aux Européens, aux Africains, aux Asiatiques, aux Arabes, aux Hispaniques, comme il parle à ses compatriotes ? Et s’il s’amusait, fort de la superpuissance US qui va, pendant quatre ans au moins, être un peu la sienne, à glorifier l’unité des Terriens face aux interminables dangers (économiques, écologiques, politiques, développementaux, culturels, etc.) auxquels, chaque jour, ils font face ? Et s’il parvenait à désamorcer, au nom de cette unité, quelques-unes des pires bombes à retardement dispersées par-ci, par-là, à commencer par le conflit israélo-palestinien – l’un de ses prédécesseurs, l’un des plus grands présidents américains jusqu’à nouvel ordre, Bill Clinton, a bien failli réussir, lui, sans même cet engouement pantagruélique dont dispose le successeur de W. ?
C’est peut-être beaucoup pour un seul homme.
Surtout que Barack Obama, même pas encore installé à la Maison-Blanche, a des ailes de géant. Plus encore que ces mille et un adversaires ou ces mille et un obstacles qu’il devra nécessairement apprendre à apprivoiser, ces ailes en question pourraient sérieusement l’empêcher de marcher.
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ou dont il parle, ou dont il pleure, ou même dont il est ému par de nobles idées.
Regardez-le plutôt quand il rit.
Fedor Dostoïevski
Quarante-cinquième semaine de 2008.
C’est peut-être beaucoup pour un seul homme.
Mais il y a quelque chose dans ses bras quand il les déploie en parlant : on dirait qu’il va soulever toutes les montagnes. Il y a quelque chose dans ses mains ouvertes aux mondes : on dirait qu’il a inventé un métalangage, un nouvel esperanto. Il y a quelque chose dans ses yeux lorsqu’ils transpercent une foule : on dirait qu’il regarde dans ses rétines chacun de ses partisans. Il y a quelque chose dans son sourire lorsque son visage se transfigure : on dirait qu’il l’offre au cosmos. Surhomme à...