Ce journal serait donc irrémédiablement « corrompu » parce que, a-t-on prétendu, il a osé relever que l’appel du président de la République à la constitution d’un bloc du « centre » a été mal accueilli au sein du CPL.
La presse, il est vrai, est habituée à ce genre de caprices de politiciens qui, lorsqu’ils se considèrent pris en faute ou qu’ils veulent adresser un message à un tiers, s’en prennent volontiers aux journalistes.
Les faits sont des plus clairs : le chef de l’État exprime le souhait de voir se constituer, à la faveur des prochaines législatives, un bloc de députés « patriotes ». Quelques jours plus tard, craignant d’être mal compris, il précise sa pensée, en expliquant qu’il ne veut pas le moins du monde douter du patriotisme d’autrui, mais qu’il souhaite simplement l’éclosion d’un groupe du « centre » formé de députés qui ne relèveraient d’aucun des deux camps en présence. On ne saurait être plus clair.
Dans l’intervalle, le CPL entame une campagne contre la « neutralité ». Le général Michel Aoun lui-même affûte ses armes. Il dit à diverses occasions, tantôt devant des étudiants de l’USJ, tantôt à l’adresse des invités d’un dîner organisé par le CPL, tout le mal qu’il pense des « neutres » dans le contexte libanais actuel. Mais voilà, il le fait en prenant soin de ménager le chef de l’État et en laissant entendre que ce que ce dernier recherche, il ne pourrait le trouver qu’au sein du Bloc du changement et de la réforme. Ce qui, en termes moins polis, signifie : se mettre sous sa coupe.
La deuxième intervention de Michel Sleiman, beaucoup plus explicite que la première, suscite alors une cinglante réplique de la part du ministre des Télécommunications, Gebran Bassil, véritable gardien du Temple aouniste. Celui-ci va pratiquement jusqu’à assimiler « neutralité » et « corruption ». Mais, en dépit de la violence de la riposte, il prend soin lui aussi de ne pas s’attaquer expressément au chef de l’État et s’efforce de présenter le Bloc du changement et de la réforme comme étant naturellement celui du président.
Bref, nous avons bien assisté au cours des derniers jours à la naissance d’un duel entre Michel Sleiman et Michel Aoun dans la perspective des législatives, mais il s’agit d’un duel qui refuse de dire son nom.
Or la presse, qui n’a pas forcément les mêmes contraintes que les hommes politiques, ni leurs arrière-pensées, est censée appeler les choses par leur nom. Donc haro sur la presse.
Mais il y a encore une autre motivation qui se cache derrière les attaques contre les médias. Elle tient de la situation contradictoire dans laquelle se trouve pris le CPL à l’heure actuelle. D’une part, le pays s’oriente vers davantage d’apaisement : les embrassades, les sourires partagés s’étalent à la une des journaux. De l’autre, il est absolument vital de maintenir le verbe haut si l’on veut espérer un maximum de mobilisation pour les élections.
Et cette mobilisation maximale, c’est pour ainsi dire de l’oxygène pour le CPL.
Car on se rend bien compte, dans l’entourage de Rabieh, que l’unique moyen de continuer à faire carton dans l’électorat chrétien, comme en 2005, passe par le maintien d’une dose d’adrénaline élevée au sein de cet électorat. Il faut donc perpétuellement désigner des cibles sur lesquelles taper. Et quelle meilleure cible que celle qui est assimilée à celui que l’on présente comme étant « l’ennemi » des chrétiens ?
Aujourd’hui, dans les rangs du CPL, on stigmatise à mesure qu’on « haririse ». Et comme pour Satan, on ne saurait être l’allié de Hariri, on n’en est que le suppôt. Honte au chrétien qui recevrait le moindre colis d’aide d’une quelconque fondation haririenne !
Dans ces conditions, on comprend qu’une velléité de « neutralité », comme celle exprimée par le président de la République, soit considérée comme particulièrement malvenue. Car elle ouvrirait une énorme brèche dans le système mis en place et fausserait totalement la donne, en permettant à un certain nombre de déçus du aounisme de quitter le navire non pas pour se jeter à l’eau et se livrer à l’ennemi honni, mais pour gagner des rivages moins agités.
En d’autres termes, le danger que représente une orientation centriste pour le CPL et ses alliés est à l’heure actuelle plus grand que celui du 14 Mars. Pour un aouniste tiède, en désaccord avec l’alliance fusionnelle avec le Hezbollah, le langage trop fleuri à l’égard de l’Iran et la complaisance pour la Syrie, ce serait l’occasion rêvée de claquer la porte sans passer chez Geagea ou Hariri.
Quant au chef de l’État, sa position lui impose de rechercher ce bloc du « centre ». Dès lors qu’il a été choisi comme arbitre entre les deux camps en présence, quoi de plus naturel pour lui que de chercher à conforter ce rôle en disposant, même indirectement, d’une présence plus ou moins importante dans la prochaine législature ?
Idéalement, la meilleure position pour le président serait celle qui consisterait à ce que ce bloc neutre atteigne un poids tel qu’aucun des deux grands camps ne puisse disposer de la majorité absolue à la Chambre.
Mais où se servir pour se constituer un tel bloc ? Dans les régions chrétiennes, bien sûr.
Donc chez qui on sait.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Ce journal serait donc irrémédiablement « corrompu » parce que, a-t-on prétendu, il a osé relever que l’appel du président de la République à la constitution d’un bloc du « centre » a été mal accueilli au sein du CPL.
La presse, il est vrai, est habituée à ce genre de caprices de politiciens qui, lorsqu’ils se considèrent pris en faute ou qu’ils veulent adresser un message à un tiers, s’en prennent volontiers aux journalistes.
Les faits sont des plus clairs : le chef de l’État exprime le souhait de voir se constituer, à la faveur des prochaines législatives, un bloc de députés « patriotes ». Quelques jours plus tard, craignant d’être mal compris, il précise sa pensée, en expliquant qu’il ne veut pas le moins du monde douter du patriotisme d’autrui, mais qu’il souhaite simplement...