de Christian Merville
Officiellement, la guerre de Tchétchénie, déclenchée en 1999, a pris fin en 2006 sans que nul ne prenne la peine de confirmer la nouvelle, diffusée par les médias. Et pour cause : nul non plus n’en avait annoncé le déclenchement, sept ans auparavant, parce que Aslan Maskhadov ne parvenait plus à contenir les ardeurs belliqueuses de ses chefs de guerre – dont un certain Chamil Bassaïev –, qui rêvaient de continuer à en découdre avec l’ancienne puissance occupante. Dans la réalité, elle se poursuit par d’autres moyens et sur d’autres territoires. La preuve ? Cinq policiers russes, dont deux membres des forces spéciales (OMON), sont tombés, victimes d’une embuscade à la frontière de Kababoudakhtent et de Sergokala, deux districts du Daguestan voisin de l’ancienne république séparatiste. Dix jours auparavant, un officier du service fédéral d’exécution avait été abattu. Le 18 de ce mois, plus de 50 soldats russes ont été tués dans trois attaques lancées dans le secteur des localités ingouches de Sourkhakhi et Alkhasty. Dans les trois cas, Moscou a choisi de minimiser les embuscades et leur bilan. Le 31 août dernier, Magomed Evloïev, propriétaire du site d’opposition Ingushetia, décédait dans la voiture des agents de la sécurité à bord de laquelle il venait d’être embarqué à sa descente d’avion à Nazran, la capitale du pays. Victime, dit le rapport publié sur l’affaire, d’un coup de revolver parti accidentellement.
Dans le Caucase et l’Asie centrale, ces régions qui constituèrent en d’autres temps la route de la soie de glorieuse mémoire, les guérillas ne sont qu’une succession d’« incidents » sans gravité, motivés par des considérations purement locales. Il n’en demeure pas moins que tous les ingrédients sont réunis – religieux, économiques, politiques, sociaux, ethniques – pour maintenir sous pression le chaudron, avec des éruptions hautement dangereuses comme l’a prouvé le tout récent conflit géorgien qui a débouché sur la sécession de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud. Et ce n’est pas fini…
En apparence, la Tchétchénie est rentrée dans le rang, au point que le vénérable Guardian de Londres parle désormais d’une victoire du Kremlin. Les troupes de l’ancienne Armée rouge ne sont plus présentes sur les lieux ; la capitale Grozny, pratiquement rasée par les obus, est méconnaissable aujourd’hui grâce à l’injection massive de roubles depuis l’élection à la tête de l’État, en avril 2007, de Ramzan Kadyrov ; quant aux rêves d’indépendance, ils ne seraient plus qu’un vague et lointain souvenir, aux dires de tous les témoins interrogés par les correspondants étrangers. Or, on constate depuis quelque temps que loin de s’éteindre, l’incendie a essaimé en une multitude de foyers dont les flammèches menacent à tout moment d’embraser les anciennes marches de l’empire, aujourd’hui (mal) tenues par des margraves souvent rescapés du défunt FSB.
L’enjeu est important, s’agissant d’une zone de 4,2 millions de kilomètres carrés et de 72 millions d’habitants, unis par leur foi musulmane dans leur immense majorité, à l’exception de la Géorgie et de l’Arménie. Mais qui – c’est là leur point faible – dépendent plutôt prou que peu de l’ancien pouvoir central. Membres de la défunte URSS, ces républiques (Azerbaïdjan, Ouzbékistan, Kazakhstan, Kirghizstan, Turkménistan, Tadjikistan ainsi que les deux déjà citées) ont accédé en 1991 à une indépendance toute nominale, en raison de leur faiblesse économique, mais aussi de l’appétit de l’ours russe, enfin réveillé de son hibernation et soudain animé du souci de mettre de l’ordre dans la maison. C’est que – l’Américain George Kennan, artisan de la doctrine du « containment » au plus fort de la guerre froide, en faisait la constatation – « la Russie ne saurait avoir à ses frontières que des vassaux ou des ennemis », un choix également mortel pour les intéressés par ailleurs rendus fragiles par l’éloignement de leurs éventuels protecteurs (les États-Unis, l’Europe des 27) et la proximité de l’ex-suzerain.
Certes, Tbilissi s’est vu promettre des mannes inespérées : un total de 2,3 milliards d’euros, dont près de la moitié fournie par Washington, le reste étant assuré par l’UE, rejointe par la Norvège et la Suède. Il s’agit là toutefois de la seule Géorgie, et l’on voit mal ces sauveteurs déposer leur obole dans la sébile des sept autres nations. Encore moins envoyer des troupes à leur secours après les déconfitures subies en Irak et en Afghanistan. Voilà pourquoi les petites guerres qui ne veulent pas dire leur nom continueront de se propager en plein cœur de l’Eurasie, sur un terreau idéal qui s’appelle le chômage et la pauvreté, si propices tous deux à une insécurité qui permet à Vladimir Poutine d’appesantir un peu plus chaque jour sa poigne.
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