de Fady Noun
« Le pire, c’est que le terrorisme devient pour certains une culture générale »
Michel Eddé
L’Exhortation apostolique, que tous les Libanais indistinctement peuvent et doivent invoquer à l’appui de leurs choix politiques, comme l’a fait dernièrement le Courant patriotique libre, invite les chrétiens du Liban à s’identifier au monde arabe dont ils sont, selon le document, « partie intégrante », à vaincre leurs réticences à se dire arabes, comme un Saoudien, un Égyptien, un Jordanien est arabe.
« Je voudrais insister, dit Jean-Paul II dans l’Exhortation, et ce « je » est certainement personnel, sur la nécessité pour les chrétiens du Liban de maintenir et de resserrer leurs liens de solidarité avec le monde arabe. Je les invite à considérer leur insertion dans la culture arabe, à laquelle ils ont tant contribué, comme un lieu privilégié pour mener, de concert avec les autres chrétiens des pays arabes, un dialogue authentique et profond avec les croyants de l’islam (…). Chrétiens et musulmans du Moyen-Orient sont appelés à construire ensemble un avenir de convivialité et de collaboration, en vue du développement humain et moral de leurs peuples. »
Chrétiens du Liban solidaires d’autres chrétiens arabes. Arabes solidaires d’autres Arabes, c’est pareil. Je crois personnellement à des États-Unis arabes où le Liban aurait sa place, une place unique et très spéciale. Je ne sais où passerait la frontière entre le fédéral et le national dans ces États, mais je crois à une sorte de communauté arabe, ou arabophone si certains préfèrent ce terme, analogue à ce qui se passe aujourd’hui avec l’Europe, avec ses coups d’arrêt, ses hésitations, ses lenteurs, peut-être même ses régressions et ses désillusions, mais aussi avec son Parlement, son union économique, sa monnaie unique, ses frontières ouvertes, ses valeurs civiques et ses droits de l’homme. J’y crois plus que je ne crois à une immense communauté humaine et politique islamique transcontinentale, à une organisation qui aurait comme agenda secret d’islamiser la planète et le Liban au passage.
Je crois bien d’ailleurs que le réveil islamique qu’on appelle islamisme ou fondamentalisme est un combat d’arrière-garde, tout comme, selon Fukuyama, le choc des civilisations ; c’est-à-dire une espèce de sursaut tardif, une utopie rétrograde, un réflexe identitaire maladif dont l’islam s’autoguérira, au contact de la modernité comme raison.
Je crois que, comme toute les autres religions, l’islam est « condamné » à se spiritualiser, à faire la part du rituel et celle des valeurs, à dépasser la lettre de certains interdits pour s’attacher à l’universel. Je pense qu’un jour l’islamisme, le retour aux sources, sera tout autre chose que l’islamisme aujourd’hui, qui est au véritable islam ce que le gauchisme était au communisme, une maladie infantile ou, si l’on veut, une crise de croissance.
Mais l’analogie s’arrête là, car le communisme, malgré la pertinence de certaines de ses analyses, a montré ses limites comme philosophie historique et erreur anthropologique sur l’homme.
Tout cela pour dire que je vois le Liban saisi en ce moment d’une même frénésie d’exclusion, d’une même vision manichéenne des hommes et des choses que celle qui se manifeste dans le plus étroit des fondamentalismes. Et il semble que je ne sois pas seul à le constater. « Le pire, a dit Michel Eddé il y a quelques jours dans une conférence, c’est que le terrorisme devient pour certains une culture générale. »
C’est exactement ça. Une culture générale où il n’y a plus de place pour l’autre. C’est l’Iran ou l’Arabie saoudite. Ce sont les Forces libanaises ou Michel Aoun. C’est le chiite ou le sunnite. Si on n’est pas avec Damas, on est vendu à l’Amérique. Si on critique Michel Aoun, c’est qu’on émarge sur les bordereaux des Hariri. Si on aime Michel Aoun, on est complice des assassins de Rafic Hariri. Ce manichéisme, c’est la culture du « terrorisme », celui de la guerre civile, de l’élimination de l’autre, de l’exclusion.
Un bel exemple de ce manichéisme nous a été fourni ces derniers jours par Michel Aoun. Qu’on me le pardonne, mais quel besoin avait-il d’insulter l’Arabie saoudite, le jour même de son départ pour Téhéran ? Quelques jours plus tôt, il avait, sur le ton de l’analyse, dénoncé un déséquilibre introduit dans le jeu des forces internes par le départ de l’armée syrienne. Un argument de cet ordre est recevable et discutable. Mais ne peut-on être les amis des uns sans être les ennemis des autres ? Ce manichéisme est proprement débilitant, moralement et intellectuellement. Regardons la réalité dans toutes ses nuances. Si vraiment nous sommes arabes, si nous voulons être fidèles à l’esprit de l’Exhortation apostolique, commençons par cesser de nous insulter entre frères.
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