La fin d’une choquante anomalie certes ; mais pas encore, tant s’en faut, un chapitre franchement idyllique dans l’histoire tourmentée des relations libano-syriennes : c’est avec la plus grande satisfaction, sans candeur excessive toutefois, qu’il convient de saluer la mise solennelle sur rails, le 15 octobre, du processus devant mener rapidement à un échange d’ambassadeurs avec Damas.
Historique, l’événement l’est à plus d’un titre. Car non seulement la Syrie reconnaît en termes diplomatiques, et non plus seulement en paroles, l’existence à ses côtés d’un Liban indépendant et souverain, ce dont elle s’était bien gardée depuis l’émancipation commune des deux pays il y a 65 ans. Mais c’est aussi à tout un pan du legs idéologique laissé par son père et prédécesseur que le président Bachar el-Assad vient de renoncer, en apparence du moins, d’un trait de plume. Car si nombreux sont les gouvernements syriens à avoir rudoyé le voisin libanais, aucun n’a été plus près de réaliser ses rêves d’hégémonie et même d’absorption que le régime baassiste. C’est tout juste si l’implacable Hafez el-Assad nous faisait la faveur en effet de voir dans le couple syro-libanais un seul peuple dans deux États : quel besoin d’ambassadeurs aurait donc, on vous le demande, ce seul et même peuple ?
Cette révision déchirante, l’actuel raïs ne s’y est pas engagé d’un pas allègre. En partie, mais en partie seulement, elle est indiscutablement le produit d’intenses pressions internationales : pressions contraignantes, telles les diverses résolutions de l’ONU sommant la Syrie de sacrifier à ce rituel diplomatique, comme de délimiter sa frontière avec notre pays et de cesser de s’ingérer dans ses affaires intérieures ; pressions douces aussi – pressions à rebours pourrait-on dire, car mettant en jeu la carotte plutôt que le bâton – telles celles exercées par le président français Nicolas Sarkozy, et qui ont offert à une Syrie passablement isolée une solide amorce de réhabilitation internationale.
Il reste que hors d’une bien improbable intervention militaire, aucune force sur terre n’aurait pu avoir gain de cause sans la prodigieuse apparition d’une vaste volonté libanaise d’indépendance et de souveraineté, déclinée en 2005 sous le signe de la révolution du Cèdre. Autant sinon davantage que les injonctions des puissances, ce sont les déferlantes humaines qui ont porté Damas à déclarer forfait, à retirer prudemment ses troupes d’occupation, mais non hélas à enterrer ses plans de reconquête du terrain perdu, ni à ravaler son appétit de revanche. Ce n’est pas en l’espace de quelques jours, il est vrai, que peut être accomplie l’indépendance, que peut être rétablie avec elle la sécurité domestique. Pour avoir balisé de leur sang la dure voie de la dignité nationale, pour être encore plus proches de nous et de notre époque, les chefs politiques et leaders d’opinion assassinés ces dernières années ont mérité une place de choix au panthéon des martyrs de l’ère ottomane, dont le souvenir est honoré en chœur, tous les ans, par les Libanais.
On en vient ainsi au plus important. Les ambassades, c’est finalement ce qu’en font – chez autrui – les gouvernements : des ponts de dialogue, des passerelles de communication politique, culturelle, commerciale ou autre, ou alors des officines de subversion, des nids d’espions, des repaires de saboteurs. Renversant de clarté est, à cet égard, l’avertissement publiquement lancé mercredi par le ministre Walid Moallem : la Syrie jouera le jeu, à condition toutefois que les autres ambassadeurs accrédités à Beyrouth fassent de même. Qu’ils ne jouent pas les hauts-commissaires, privilège que ne pourrait concevoir Damas que s’il lui était dévolu en exclusivité absolue…
Plus que dans les formes, on le voit bien, c’est dans les têtes que les choses doivent encore changer car on n’aurait fait qu’aggraver le mal, que l’implanter à demeure, si l’ambassade de Syrie ne devait être, par exemple, qu’un Anjar-sur-Mer. On se serait seulement livré à un grossier tour de passe-passe si cette instance supranationale qu’est le Conseil supérieur syro-libanais devait doublonner les ambassades ou, pire encore, en être la véritable autorité de tutelle. Si n’étaient pas révisés dans un souci d’égalité et d’équilibre les 124 accords bilatéraux issus de ce contrat léonin que fut le traité de fraternité et de coopération de 1991. Si n’était pas délimitée et sérieusement contrôlée la frontière, si n’était pas honnêtement traité le douloureux dossier des Libanais disparus ou séquestrés en Syrie.
On ne méconnaîtra pas, pour finir, la part de responsabilité qui, dans ce long parcours, incombe aux Libanais eux-mêmes. Aucune égalité, aucun équilibre ne sont possibles si face au pot de fer, c’est un pot de terre aux sempiternelles fêlures et fractures qui reste en lice. C’est entre elles au fond que les fractions libanaises ont avant tout besoin de relations constructives. Responsables. Décentes.
Diplomatiques, comme le veut l’air du temps.
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À l’invitation des autorités de Pékin et sur initiative de l’ambassadeur Liu Zhiming, Issa Goraieb a pris l’avion hier soir pour la Chine où il séjournera deux semaines, dans le cadre d’une tournée d’information. Le prochain éditorial paraîtra début novembre.
Issa GORAIEB
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Historique, l’événement l’est à plus d’un titre. Car non seulement la Syrie reconnaît en termes diplomatiques, et non plus seulement en paroles, l’existence à ses côtés d’un Liban indépendant et souverain, ce dont elle s’était bien gardée depuis l’émancipation commune des deux pays il y a 65 ans. Mais c’est aussi à tout un pan du legs idéologique laissé par son père et prédécesseur que le président...