de Christian Merville
L’Internet a du bon : outil de recherche, de communication, il est à l’information dite moderne ce que fut, on exagère à peine, l’invention de l’imprimerie par un certain Johannes Gensfleisch dit Gutenberg. Il a du moins bon : l’abus qu’on en fait ressemble au phénomène de l’hypervitaminose décrite par la faculté – il suffit pour s’en rendre compte d’observer un internaute planté devant son ordinateur, faisant corps avec lui, retranché du monde tel un fakir en lévitation. Il a du franchement mauvais quand il devient machine à diffuser des mensonges, notamment en période électorale comme c’est le cas en ces journées de campagne pour la présidentielle américaine où tous les abus sont tolérés sinon recommandés.
Il y a dix-neuf mois, le dénommé Andy Martin inaugurait la foire aux calomnies avec une révélation fracassante. Sur le site
NewsMax.com, il clamait : « Libérez la grand-mère blanche de Barack Obama ! » une digne dame de 84 ans, cette Madelyn Durnham, que le sénateur de l’Illinois séquestrait, aux dires du pseudojournaliste, pour échapper à l’intolérable accusation d’avoir du sang blanc dans les veines. Depuis, la rumeur n’a cessé d’enfler, maquillée au goût des circonstances, développée de conserve avec cet autre mensonge qui veut que le candidat démocrate soit de confession musulmane. Il y a quelques jours à peine, une vieille électrice apostrophait John McCain sous l’œil des caméras mobilisées pour un meeting de village : « Je me suis informé sur son compte ; c’est un Arabe. » Le vieux sénateur se devait de rectifier, ce qu’il fit. Et puis il y a eu cette assertion, fausse évidemment : Obama aurait jadis suivi un entraînement pour être en mesure de renverser le pouvoir fédéral. Nul encore n’a songé à l’accuser de fabriquer en cachette une bombe nucléaire ou de participer au financement d’el-Qaëda.
Ces quelques exemples pour illustrer le fait que l’Amérique, pays de toutes les outrances, est aussi celui de toutes les crédulités. Cette démocratie qui faisait, il y a plus d’un siècle et demi, l’admiration d’Alexis de Tocqueville, connaît de redoutables ratés, notamment depuis que l’actuel locataire de la Maison-Blanche avait eu l’idée, en l’an de (dis)grâce 2000, de faire appel au talent de Karl Rove, redoutable stratège électoral et grand spécialiste en coups tordus. Huit ans plus tard, on retrouve deux de ses lieutenants, Steve Schmidt et Mark McKinnon, affûtant avec d’autres membres du brain trust du sénateur de l’Arizona, la dague poison qui servira à abattre son adversaire.
Mais le Grand Old Party n’a pas besoin des services de ces néo-Florentins ; il peut compter sur la totale méconnaissance de l’électorat de tout ce qui touche à la politique et qui demeure fort éloigné donc de leurs principales préoccupations (surtout en ces temps de disette mondiale) : les traites de fin de mois, l’instruction de leur progéniture, les soins de santé. Avec une culture politique déplorablement déficiente, ces millions d’hommes et de femmes sont prêts à se laisser effrayer par le moindre épouvantail que leur idole du moment veut bien brandir sous leur nez. Confidence d’une mère de cinq enfants, enrôlée dans l’équipe des bénévoles du candidat républicain pour expliquer son engagement : « Je ne veux pas que notre pays devienne socialiste. » Oh oui, l’inénarrable Sarah Palin a encore de beaux jours devant elle…
Mais toutes ces gesticulations ont le don étrange de produire des effets contraires. À quelques heures du troisième et dernier affrontement télévisé, le New York Times vient de publier les résultats d’un sondage qui donne quatorze points d’avance à l’apôtre du changement face à un concurrent qui peine à se démarquer du lourd héritage bushien. Une semaine auparavant, l’écart n’était que de trois points. Qu’est-ce à dire ? Que l’électeur, peut-être (probablement ?), masque la vérité, dans son désir de ne pas paraître raciste et que, dans l’isoloir, il pressera l’autre bouton. Une réalité résumée dans ce raccourci lapidaire d’un admirateur de la gouverneure de l’Alaska : « Préférez-vous avoir à la Maison-Blanche un ami noir plutôt qu’un ennemi blanc ? » Il y a quelque chose de surréel dans ce débat axé sur la couleur de la peau, comme si l’esclavage n’avait pas encore été aboli il y a 137 ans de cela ; comme si un métis n’avait pas le droit d’embarquer à bord de l’autocar présidentiel redescendant Pennsylvania Avenue.
Refrain entendu dans d’innombrables meetings électoraux : Obama est l’homme idéal pour le « job », mais on ne peut lui faire confiance en raison de son association avec le révérend Wright (« Maudite soit l’Amérique ») ou avec « ce terroriste » (sic) de Bill Ayers, l’un et l’autre désavoués à maintes reprises par l’intéressé mais sans grand résultat, il faut le constater.
Dur, dur de quitter le boulevard à ragots.
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