Rechercher
Rechercher

Actualités - Opinion

II – Les limites du pouvoir

3) Le sens de la mesure. C’est en politique, en raison même de l’imbrication des phénomènes, que l’homme affronte le plus ses limites. Le pouvoir donne certes l’illusion du pouvoir absolu, mais le pouvoir réel se heurte, à des degrés variables suivant les régimes, à des limites. La politique est certes l’art du possible, et ce possible est fort étendu, mais sans utopie puritaine (voir L’Orient-Le Jour du jeudi 10 octobre 2008). Les limites du politique frôlent le tragique, dans l’expérience de Jésus, dans le monde et hors du monde, comme dans la condition de toute personne ordinaire vraiment soucieuse de l’intérêt général. Ce tragique, Jean Anouilh l’exprime dans sa pièce Antigone. Or, avec désinvolture et volontarisme enfantin, vous entendez des Libanais dire, dans des débats universitaires comme dans des discussions de salon, à propos de tel ou tel homme politique, de tel président de la République : « Mais qu’il fasse ceci ! Qu’il fasse cela ! » La sacralisation du politique dans le monde arabe à travers une conception puritaniste de l’État islamique ne favorise pas la perception de la relativité du politique. Un autre puritanisme développé par une formation politique chrétienne au Liban (lutte contre la corruption, changement de la classe politique, idéal de réforme et de changement…) sert à manipuler des jeunes déboussolés, des femmes rivées à des préoccupations domestiques et des mécontents de tous bords, sans vision pragmatique des limites. L’univers sacré est absolu, alors que celui du politique est relatif. Mais la désacralisation implique une attitude critique qui n’est pas toujours possible dans l’environnement idéologique. Ibn Ahmad el-Birouni, dans une lettre adressée à Avicenne, à Ghazna en 1019, écrit : « Méfie-toi tout de même de ne pas te laisser prendre au piège du pouvoir : il peut être mortel pour les âmes pures. » Avicenne écrit de son côté : « J’ai goûté trop longtemps au monde de la politique pour avoir envie d’y demeurer : c’est le fruit le plus amer que je connaisse. » 4) Le sens du temps. La politique, tout comme l’histoire, s’inscrit dans la durée. La primarité du tempérament(1) favorise des approches hic et nunc (ici et maintenant) incompatibles avec l’historicité de tout fait politique, même mineur. La question du Libanais sur la « situation » (al-hâlî) ressemble des fois à une question sur le changement de température. Malgré la forte aptitude de résistance et d’adaptation du Libanais, l’analyse politique est souvent plongée dans une historicité mythique ou refoulée, ou dans une immédiateté foncière qui bloque des politiques publiques à longue échéance, une perception de la res publica au-delà des intérêts personnels immédiats. 5) Le sens de l’apparence. Comme la politique est sans frontière, puisque tout peut devenir politique, même un fait vestimentaire quand il entre ou quand on le fait entrer dans le champ de l’autorité étatique, il y a des risques illimités d’aller à côté des vrais problèmes. Un fait chimique, mathématique, économique, psychologique… est identifiable, alors que le fait politique comporte réalité et apparence. Il existe à la limite en politique des faits fictifs que finissent par produire des faits politiques réels avec des répercussions et des effets pervers. Ce phénomène, qui déroute le sens commun et l’esprit scientifique, exige une approche particulière de la scientificité de la « science » politique. La politisation – et même la politification – exploite l’apparence, en ce sens qu’elle défend une fin pour un but autre que celui manifestement déclaré. Elle se fonde sur la dissimulation et la loi du secret, qui sont à la base de son efficacité. Le défaut de lucidité dans l’approche du politique détourne des problèmes politiques réels, fait oblitérer la réalité objective et humaine des situations, bloque le changement, nourrit les antagonismes et les polémiques. On cache le réel sous la politique et on discourt à l’aise. Le discours donne alors l’illusion que l’on tient l’affaire. Pour aboutir à un véritable débat et à un véritable règlement, il faut dissiper le quiproquo. La difficulté est que les gens ont été formés à l’étude de problèmes qui existent et qu’il faudra, à la suite de la grande diffusion des moyens d’information, étudier des problèmes que l’information fait exister dans une perspective conflictuelle de compétition et de mobilisation. En politique, il y a toujours une part d’aliénation, au sens marxiste. La jeunesse, à cause de sa perméabilité idéologique et de sa prédisposition à la mobilisation, est victime du quiproquo. Les jeunes nazistes qui suivaient Hitler ne savaient pas ce qui se tramait derrière eux et à leur insu. Que faire pour avoir l’esprit politique ? Nul ne peut nier la richesse du Liban en hommes politiques d’envergure nationale et internationale et qui ont forgé l’indépendance et l’entité du Liban dans des conjonctures internes et externes des plus complexes. Quand nous parlons d’esprit politique, c’est dans la perspective des mentalités collectives, d’une analyse lucide du politique et d’une citoyenneté pragmatique et éclairée, citoyenneté qui, depuis le traumatisme national salutaire du 14 février 2005, se trouve agressée et manipulée par des aventuriers et des imposteurs internes et externes. Que faire ? L’esprit politique, avec les cinq composantes, s’acquiert par expérience, mais aussi tout naturellement grâce à la pédagogie de l’histoire. C’est à travers l’étude de l’histoire, quand elle est certes bien enseignée, que l’élève perçoit la globalité sociopolitique et sa complexité, la dialectique entre société et autorité, la res publica et la complexité de sa gestion, et surtout la causalité complexe qui n’est pas celle du cours de physique ou de mathématique. Ne soyons donc pas étonnés si, comme il ressort d’une enquête en Égypte, que des étudiants intégristes se recrutent surtout dans les facultés des sciences ! Ne soyons pas nous plus étonnés si des « scientifiques » (médecins, dentistes, ingénieurs…) forment (on formaient) le gros des partisans d’une formation politique au Liban, en raison même du simplisme du discours de cette formation. La formation de l’esprit politique du citoyen a généralement régressé dans le monde à cause justement de la faible part accordée à l’enseignement de l’histoire. Dans un pays arabe, l’histoire a été carrément supprimée de l’enseignement en faveur d’un enseignement « social ». Dans des pays occidentaux, sous couvert de modernisme, on privilégie une histoire thématique qui gomme la complexité et la compénétration des faits et des causalités. Le grand risque ? Des populations qui rouspètent peut-être (comme en France en général), mais qui sont plus faciles à manipuler dans la compétition politique et des débats dits publics. Le président Chéhab et nombre d’hommes d’État au Liban ont été confrontés à ce dilemme, de nature culturelle. Depuis le traumatisme national salutaire du printemps de Beyrouth, nombre d’hommes d’État libanais sont aussi confrontés à la banalisation, dans des stratégies internes et externes, du renouveau libanais pour un « Liban patrie définitive pour tous ses fils ». L’éducation politique du citoyen, l’esprit politique, constitue le fond du « Plan de renouveau pédagogique » entrepris entre 1997 et 2002, surtout en ce qui concerne l’Éducation civique et l’Histoire, sous la direction du professeur Mounir Abou Asly, au CRDP, ministère de l’Éducation nationale. Il faudra redonner vie à cette opération pour l’éducation politique du citoyen. Professeur Antoine MESSARRA (1) Mounir Chamoun, Psychologie de l’ethnotype libanais, Travaux et jours, n° 30, janvier-mars 1969, pp. 72-80.
3) Le sens de la mesure. C’est en politique, en raison même de l’imbrication des phénomènes, que l’homme affronte le plus ses limites. Le pouvoir donne certes l’illusion du pouvoir absolu, mais le pouvoir réel se heurte, à des degrés variables suivant les régimes, à des limites. La politique est certes l’art du possible, et ce possible est fort étendu, mais sans utopie puritaine (voir L’Orient-Le Jour du jeudi 10 octobre 2008).
Les limites du politique frôlent le tragique, dans l’expérience de Jésus, dans le monde et hors du monde, comme dans la condition de toute personne ordinaire vraiment soucieuse de l’intérêt général. Ce tragique, Jean Anouilh l’exprime dans sa pièce Antigone. Or, avec désinvolture et volontarisme enfantin, vous entendez des Libanais dire, dans des débats universitaires comme...