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Actualités - Opinion

Fugue en sol miné

Était-ce la recherche effrénée du scoop, cette singulière quête du Graal inhérente à la profession médiatique, qui motivait ces deux jeunes journalistes américains entrés illégalement en Syrie à travers la passoire libanaise ? Est-ce à leur corps défendant au contraire que Taylor Luck et Holli Chmela, basés à Amman et qui se trouvaient en goguette à Beyrouth, ont défrayé une semaine durant la sinistre chronique des personnes disparues avant d’être gracieusement remis sains et saufs à leur ambassade par les autorités de Damas ? Ce qui est certain, c’est que cette mystérieuse affaire vient conforter à souhait les thèses du régime baassiste sur la question frontalière. Un Liban-Nord devenu, selon les propres termes du président Bachar el-Assad, une base extrémiste menaçant la sécurité interne de la Syrie ; et des voies de passage illégal encombrées non plus de seuls et inoffensifs contrebandiers, mais aussi de combattants, terroristes et autres poseurs de bombes : autant de périls motivant l’impressionnant dispositif militaire récemment mis en place face au voisin libanais. Que même des visiteurs clandestins aussi voyants, pourtant, que des journalistes yankees aient été tentés par l’aventure, comme l’assure Damas, qu’ils s’en soient remis pour cela aux services tarifés de vulgaires passeurs, en dit long – veut-on nous faire accroire – sur le bien-fondé de toutes ces appréhensions. D’où l’impérieuse nécessité – on y vient, en toute logique – d’une étroite coopération sécuritaire entre les deux pays. Là où la logique est prise en défaut cependant, c’est à l’écoute du récit des deux fugueurs, relayé hier par leur employeur, le quotidien Jordan Times, et qui contredit passablement la version officielle syrienne. Luck et Chmela affirment ainsi avoir été proprement kidnappés par le chauffeur de taxi censé les conduire en toute légalité jusqu’en Syrie, où le véhicule a finalement été intercepté par une patrouille. Ce qu’on retiendra surtout de cet imbroglio, c’est l’étrange routine voulant que les hôtes étrangers perdus au Liban sont généralement retrouvés ailleurs. Nombreux furent ainsi les rapts d’étrangers – diplomates, reporters, hommes d’affaires ou fonctionnaires – durant la guerre au Liban. C’est à Damas qu’ils refaisaient, le plus souvent, surface ; et c’est Damas encore qui avait droit à la gratitude émue des familles et gouvernements concernés. Remarquable à cet égard est le traitement de faveur réservé (fort heureusement pour eux) à nos confrères yankees par un régime aussi soupçonneux d’ordinaire pourtant, aussi prompt à voir des espions partout, que celui de Damas. À l’heure où la Syrie est engagée dans des pourparlers de paix indirects avec Israël, où elle réclame à grands cris un parrainage américain de ces négociations, où elle accède par la porte française à un début de réhabilitation internationale, il eut été bien maladroit, en vérité, de susciter un motif de crise supplémentaire avec Washington. Par contraste avec ce happy end, et puisque après tout l’on parle de corde dans la maison d’un pendu, il est choquant de constater le peu de cas toujours fait des centaines de Libanais disparus depuis de longues années en Syrie, et dont Damas persiste à nier même l’existence. De s’obstiner à enfermer ce brûlant dossier dans la glaciale morgue des affaires classées ne contribuera certes pas à rétablir un dialogue sincère entre les deux pays. Non moins épineux, au demeurant, est le dossier d’une coopération sécuritaire dont on attend qu’elle ne fonctionne pas qu’à sens unique, cette fois. Énormément de mal a été fait au Liban, qui provenait (et qui provient toujours ?) de Syrie. Et par un malin retour des choses, c’est par sa fenêtre libanaise que la Syrie – où explosent depuis peu les voitures piégées et où l’on assassine les généraux – voit s’engouffrer en tempête la récolte du vent qu’elle a semé. Il ne faut pas pour autant que la recherche commune de sécurité redevienne, comme par le passé, matière à chantage et extorsion. Comment neutraliser de concert le mortel venin de la subversion ? Comment empêcher dans le même temps tout retour, même déguisé, à la mainmise sécuritaire syrienne sur notre pays ? C’est sur ce véritable rébus que s’est penché hier un Conseil des ministres peu susceptible d’avoir des vues communes sur cette question pourtant vitale ¦ Issa Goraieb
Était-ce la recherche effrénée du scoop, cette singulière quête du Graal inhérente à la profession médiatique, qui motivait ces deux jeunes journalistes américains entrés illégalement en Syrie à travers la passoire libanaise ? Est-ce à leur corps défendant au contraire que Taylor Luck et Holli Chmela, basés à Amman et qui se trouvaient en goguette à Beyrouth, ont défrayé une semaine durant la sinistre chronique des personnes disparues avant d’être gracieusement remis sains et saufs à leur ambassade par les autorités de Damas ?

Ce qui est certain, c’est que cette mystérieuse affaire vient conforter à souhait les thèses du régime baassiste sur la question frontalière. Un Liban-Nord devenu, selon les propres termes du président Bachar el-Assad, une base extrémiste menaçant la sécurité interne de la...