Carla HENOUD
Quand Marie-Hélène, immobilisée dans son fauteuil roulant par une sclérose en plaques, sourit, peint et écrit avec sa bouche, le monde devient brusquement différent.
Marie-Hélène Abi Saab a quarante-trois ans et 27 ans d’immobilité quasi totale. Foudroyée par une sclérose en plaques, maladie cruelle qui lui a graduellement arraché son indépendance en pleine adolescence, elle vit depuis 2000 au Collège des handicapés de Beit Chabab. Son histoire ressemble à un roman noir, un drame de Victor Hugo, mais elle n’y voit que des couleurs, des raisons « venues d’ailleurs, venues d’en haut » qui justifient tout ce calvaire. Quand les journalistes, et ils sont nombreux, presse et télés, vont à sa rencontre, elle s’avance, conduisant son fauteuil roulant avec sa bouche. Puis elle tourne à gauche, seul maître à bord de son étrange vaisseau, s’arrête et sourit. Elle sourit avec une sérénité inattendue à une vie qui ne l’a pas gâté. « Chacun a sa croix, dit-elle d’une voix imbibée de douceur, de tolérance et de pardon, la mienne n’est pas exceptionnelle, je n’ai pas à me plaindre… » Et
pourtant…
Dépression
C’est un long parcours spirituel et personnel que Marie-Hélène a emprunté sur son fauteuil, roulant lentement sur des chemins ardus, pour arriver à accepter l’inacceptable.
Le comprendre et le justifier. On appelle cela la foi. Elle avait seize ans lorsque, après des fatigues répétées et incompréhensibles, le verdict tombe, comme une épée de Damoclès à jamais suspendue sur sa tête fragile. Elle perd d’abord l’équilibre, un peu puis de plus en plus, puis, en 1995, l’usage de ses jambes, celui de ses mains quelques années plus tard, et, très vite, de sa liberté. « À l’époque, j’étais lasse et désespérée. » Dans sa détresse et son envie d’une vie normale, elle rencontre Adel, un commerçant égyptien, qu’elle épouse malgré la réticence de sa famille. Le mariage durera ce que durent les roses. Le couple restera en contact jusqu’au divorce prononcé en 2000. « J’ai essayé de me suicider plusieurs fois, avoue Marie-Hélène en souriant. J’ai pris des somnifères en grande quantité. Mais je me réveillais à chaque fois, parfois après 3 jours de sommeil, étonnée d’être encore en vie. D’autres seraient certainement morts. » Elle voit dans cet étrange « acharnement thérapeutique » une intervention divine. « J’ai compris que ma vie ne dépendait pas de ma volonté. Jésus est venu toucher mon cœur. Il me parle, me donne depuis lors des signes et des messages. »
Curieuse de la vie, passionnée de littérature arabe et de politique islamique, elle prépare actuellement son doctorat après une maîtrise en études islamiques dont elle est, à juste titre, très fière. « J’ai écrit dans Nahar el Chebab avant de perdre l’usage de mes mains. En 2001, poursuit-elle, je me suis mise à la peinture. » Le pinceau dans la bouche, qu’elle trempe dans de la gouache, elle entame un nouveau paysage. Marie-Hélène s’évade ainsi tous les jours. Dans ses promenades qui prennent des heures, elle marche dans sa tête. « J’ai pensé que si je pouvais peindre, je pourrais écrire. »
Renaissance
Avec cette même détermination et une technique qui réussit, elle a rédigé, lentement mais sûrement, quatre livres en langue arabe, à raison d’une page par jour. Le premier, intitulé La logique d’Aristote du point de vue du monde arabe, sera suivi par Le rêve brisé, un cri de révolte sur Gebran Tuéni. « Sa mort fut un choc pour moi », poursuit-elle. Après avoir exposé ses tableaux au BIEL en 2008, après avoir terminé la rédaction d’un essai philosophique sur Dr Faust et s’être mise à l’ordinateur, spécialement adapté à sa condition, cette femme qui aime Sissi, Gone with the Wind ou My Fair Lady, est une belle leçon de courage. Elle cherche à présent un éditeur pour son dernier ouvrage Liban, Moyen-Orient, guerre ou paix, et des personnes sensibles à son art pour l’aider à continuer. Car le chemin est dur, à emprunter seule sur un fauteuil roulant, même si elle le fait avec courage et sérénité.
« J’attends un miracle. La guérison ? Il sait mieux que moi quand et comment. Je suis en de bonnes mains. » Son cellulaire, spécialement adapté à son fauteuil, résonne alors, avec une chanson de Enriqué Iglésias qui lui murmure à l’oreille, « Would you dance, if I asked you to dance ? » « J’aime cette chanson », dit-elle. Une mouche indiscrète vient se déposer sur son beau visage. Elle tourne lentement la tête, l’intruse comprend et s’en va. Marie-Hélène sourit.
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