Des géants de la finance s’effondrant comme châteaux de cartes, les marchés s’affolant aux quatre coins de la planète, le sol se mettant à trembler sous les pieds des gouvernements les plus puissants. Et comme s’il avait déjà eu plus que sa part de cataclysmes, un Liban tout malade, tout invalide, infirme, gangrené qu’il puisse être, miraculeusement épargné, quant à lui, par la tourmente.
Pour réconfortant qu’il soit, ce constat devrait être longuement médité, même et surtout si on n’entend rien aux subtilités de la haute finance. Bien mieux que tout autre, les spécialistes expliqueront dans le détail le comment du pourquoi de ce prodige. Ce qui est évident pour tous néanmoins, c’est la sagesse d’un secteur bancaire libanais qui s’est prudemment tenu à l’écart de la frénésie spéculative mondiale, illustrée par l’affaire des subprimes, ces fantasmagoriques crédits-logement qui ont mis tant de familles américaines à la rue, et tant de golden boys au chômage.
Sagesse de commande, au demeurant, sagesse forcée, puisque la Banque du Liban était là, qui veillait au grain. Qui, depuis longtemps, avait interdit les opérations à haut risque, jugeant à juste titre que les banques libanaises en avaient déjà pris assez en assumant le financement de l’État libanais par leurs souscriptions massives aux bons du Trésor. De voler au secours de la République a finalement fait la fortune des banques. Minée par une multitude de maux, la République, elle, n’a fait que vivoter, si bien qu’on se retrouve en ce moment avec un large bataillon de banques universellement estimées, à la réputation irréprochable, à la solidité et à la stabilité éprouvées, dans un pays passant communément, et dans le meilleur des cas, pour une dangereuse poudrière. Est-ce la déchéance continue, endémique du système étatique qui pousse à de telles extrémités le triomphe de l’initiative privée ? Faut-il voir plutôt dans l’individualisme à tous crins des Libanais une des causes essentielles de la faillite étatique ?
On peut se demander surtout par quel funeste phénomène un peuple doté d’un tel génie des affaires a pu s’avérer aussi déficient dans la gestion de ses affaires les plus intimes et vitales. C’est dans la rue – voyez donc l’infernal rodéo de la circulation automobile – que commence véritablement l’éducation civique ; or la rue sert seulement d’exutoire à la frustration politique. Séparés par les guerres et les crises, les peuples du Liban n’ont pas encore réussi à former un peuple, et encore moins une nation. Malgré les récentes (et passablement sournoises) retrouvailles de Doha, les réconciliations intercommunautaires requièrent autant de négociations qu’un accord international sur le désarmement nucléaire. Et plus laborieuse encore, en dépit des progrès accomplis hier par les médiateurs de la Ligue maronite, paraît être la réconciliation entre factions chrétiennes rivales.
Divisés sur la vocation de leur patrie, les Libanais de 2008 n’ont même pas en partage la même perception de la sécurité (de l’insécurité serait plus exact, dans ce pays ouvert à toutes les tornades régionales). Ainsi, et malgré l’urgence du moment, il aura fallu des semaines de tractations entre les blocs politiques pour désigner un commandant de l’armée, puis un nouveau chef des Renseignements militaires, et il est probable que l’attribution de la Sûreté générale et d’autres officines sécuritaires nécessitera un copieux supplément de palabres. Au plan extérieur, et outre le cas spécial d’Israël, les Libanais n’ont pas les mêmes ennemis extérieurs, et donc pas les mêmes amis ou alliés. Le comble cependant, c’est qu’ils ne redoutent pas – et ne condamnent pas davantage – le même terrorisme : attitude d’autant plus aberrante que c’est le pays tout entier, dans sa fragile intégralité, qui pâtit de tous les terrorismes.
Cette schizophrénie libanaise, ce ne sont pas le déploiement de troupes syriennes à notre frontière nord et les propos du président Assad qualifiant cette région de base terroriste menaçant la Syrie qui pourront y remédier. Car si le Liban est tenu de coopérer avec son voisin pour enrayer un extrémisme religieux et violent, il est en droit d’escompter l’arrêt total et définitif de la subversion en provenance de l’Est.
Personne ne peut contrôler à lui seul la frontière, arguait mercredi le ministre syrien des AE Walid Moallem ; une main ne suffit pas pour applaudir, dit d’ailleurs un dicton bien de chez nous. Sans le vouloir sans doute, le ministre ne faisait en réalité que nous rendre justice. Des décennies durant, c’est le poing syrien qui a sévi. En solo ¦
Issa Goraieb
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Pour réconfortant qu’il soit, ce constat devrait être longuement médité, même et surtout si on n’entend rien aux subtilités de la haute finance. Bien mieux que tout autre, les spécialistes expliqueront dans le détail le comment du pourquoi de ce prodige. Ce qui est évident pour tous néanmoins, c’est la sagesse d’un secteur bancaire libanais qui s’est prudemment tenu à l’écart de la frénésie spéculative...