de Christian Merville
Que des camionneurs en colère bloquent les accès de la capitale parce qu’ils trouvent trop cher le prix de l’essence, nul ne songerait à trouver cela anormal. Mais que les médecins mettent la clé sous le paillasson pour protester contre une réforme de la Sécurité sociale, alors oui, on est en droit de se montrer inquiet sur la bonne santé du pays concerné. C’est en plein été que ces deux manifestations de mauvaise humeur se sont produites. Le résultat, on vient d’en prendre connaissance, à l’occasion des élections législatives qui se sont déroulées en Autriche : net recul de la coalition au pouvoir et notable avancée de l’extrême droite, qui rafle près de 30 pour cent des voix. Il y a longtemps, trop longtemps depuis trois lustres au rythme désespérément régulier de 3,9 pour cent par an, un blocage de la coalition sortante qui a fini par lasser la population, enfin un débat sur l’immigration qui ne pouvait, en s’exacerbant, que déboucher sur des slogans comme « Vienne ne doit pas devenir Istanbul », « Pas d’islam chez nous » ou encore – réminiscence d’un passé pas si lointain : « Si vous voulez un appartement, arborez un voile. »
Président du centre Richard-Koebner des études germaniques à l’université hébraïque de Jérusalem, Moshé Zimmerman a une vision lucide du paysage postélectoral. Son constat : les sociaux-démocrates du SPÖ (29,7 pour cent des voix – 35 pour cent en 2006) et le Parti populaire ÖVP (25,6 pour cent contre 34 pour cent) ont passé les dix-huit derniers mois à se quereller à propos de tout et de rien ; ils ont lassé leurs partisans, dont plusieurs se sont tournés vers d’autres choix. Pour autant, ils n’ont pas opté pour une troisième voie, les Verts par exemple (qui ont perdu près de deux pour cent de leurs effectifs et se trouvent relégués au quatrième rang). Inquiétant quand on songe que l’âge légal venait d’être ramené de 18 à 16 ans.
Il n’y a pas que la lassitude de l’homme de la rue devant les conflits, souvent d’ordre personnel, qui opposent traditionnellement les leaders de la majorité sortante. Après tout, les vainqueurs de la journée de dimanche – Jörg Haider et Heinz-Christian Strache – n’ont cessé, depuis leur bruyante séparation intervenue en 2005, de laver leur linge sale sur la place publique. Le premier, qui a longtemps fait figure de mentor de son protégé, paraît être revenu depuis à des sentiments moins extrêmes ; quant au second, un obscur laborantin qui a su jusqu’à présent éviter les anciens excès de son maître à penser et adopter un langage moins choquant, il ne semble pas disposé à coopérer, si tant est que la possibilité soit donnée demain à ces deux ultras de prendre la relève de la coalition « noire-rouge ». Formée en janvier 2007, celle-ci avait fini par éclater six mois plus tard, victime de ses contradictions internes mais aussi de son incapacité à venir à bout des problèmes qui se posent au pays. Ces deux handicaps majeurs ont été aggravés par une erreur tactique, qui s’est avérée lourde de conséquences, quand décision fut prise d’organiser un scrutin anticipé alors que soufflait dans la rue un fort vent de révolte.
Il faudra bien cependant se rendre à l’évidence : à chacun des deux bouts de l’échiquier on trouve, au lendemain du « grand chamboulement » dont parle le journal Die Presse des formations politiques condamnées à s’entendre mais aussi dans l’incapacité de s’attaquer au règlement des grands problèmes économiques, sociaux et même politiques. S’il est facile de parler d’un gouvernement « capable d’assurer la stabilité », comme vient de le faire le futur chancelier pressenti, Werner Fayman, il est autrement moins aisé de voir, en l’état actuel, comment la quadrature du cercle pourrait être résolue. Et ce ne sont pas les clins d’œil appuyés en provenance du camp social-démocrate qui vont permettre d’y voir clair. Les premiers commentaires, au soir de la consultation, n’inspiraient guère l’optimisme. S’il s’agit bel et bien d’un « glissement de terrain », il est encore malaisé de tracer les contours de ce « troisième camp » qui vient, selon le Kurier, de l’emporter. Étrange situation que celle-là, où les perdants sont reconnaissables sans qu’il soit possible pour autant de voir qui est le vainqueur. Reconduire l’équipe sortante reviendrait à la condamner par avance à l’impuissance, comme ce fut le cas ces derniers temps ; refuser de voir l’évidence – le retour en force des populistes – reviendrait à s’aliéner une large frange de la population qui vient de se faire entendre.
« Ils n’ont que ce qu’ils méritent » : pour l’occasion, l’incorrigible Daniel Cohn-Bendit refait des siennes avec un bon mot qui doit sans doute résumer l’opinion du reste de l’Europe. Mais qui ne règle pas pour autant le problème de ce pauvre président Heinz Fischer.
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