Est-ce donc une fatalité ? Doivent-ils rester indéfiniment les laissés-pour-compte des réconciliations, des arrangements conclus sous la table, d’une « realpolitik » que les stratèges de pacotille sont bien loin d’avoir digérée, d’avoir intégrée dans leur philosophie politique ?
La déprime, le découragement, ce fameux « ihbat » qui les accable depuis des décennies ne sont nullement la simple conséquence de facteurs externes ou d’inféodations multiples à des agendas régionaux. Ils sont surtout le résultat logique de positions, de discours irresponsables, de divisions sciemment entretenues, d’un suivisme aveugle qui a transformé les chefs en potentats et fait de personnages sans envergure des leaders écoutés et applaudis.
Voilà où en est aujourd’hui la communauté chrétienne, maronite plus précisément, prise en otage par des courants antagonistes, par des « directeurs de conscience » autoproclamés qui ont fait de la défense des droits chrétiens un fonds de commerce lucratif approvisionné au fur et à mesure de leurs besoins si importants en ces temps de campagne électorale.
Que cette fougue, cette croisade pour la défense des nouveaux opprimés, des nouveaux déshérités, s’accompagnent d’attaques au vitriol à l’endroit de Bkerké, il n’y a là rien d’étonnant : les miniroyaumes factices ne peuvent se développer qu’au détriment des véritables références, du creuset qui a réuni tous les fils d’une même communauté.
À l’heure des grands dangers, des luttes fratricides, il est des moments de vérité qu’il n’est plus possible de fuir, d’occulter. Walid Joumblatt en a eu la « révélation » et s’est vite recroquevillé sur sa communauté, dût-il pour cela avaler bien des couleuvres.
Saad Hariri et Hassan Nasrallah, taraudés par le spectre de la « fitna », de la discorde confessionnelle, poursuivis par le souvenir d’un odieux mois de mai, ont aussi pris le chemin de la réconciliation, dût-elle être de pure forme en attendant les mea culpa de tous les seigneurs de la guerre.
Les chrétiens, eux, sont sur la touche : leurs chefs en ont voulu ainsi pour la simple raison que leur présent, leur avenir restent hypothéqués par le passé, pour la simple raison que le passé reste leur meilleur alibi, leur meilleur credo pour justifier toutes leurs dérives, leurs harangues incendiaires, tous les procès d’intention échafaudés dans les salles obscures des « centres de commandement ». Une guerre qui ne dit pas son nom, une hargne qui sent le soufre, un vocabulaire d’où ont été exclus, bannis, les mots de pardon, de charité.
Que la Ligue maronite s’entremette, qu’elle s’active du matin jusqu’au soir pour réconcilier les frères ennemis, cela est tout à son honneur. Mais il y a longtemps que saint Maron ne reconnaît plus les siens, et c’est d’un miracle dont ont désormais besoin les ouailles dispersées aux quatre coins d’un « marounistan » « hezbollahisé » côté face, « haririsé » côté pile.
Des ouailles désemparées, écœurées, que ne révolte même plus l’expression humiliante « chrétiens chiites », « chrétiens sunnites », une marginalisation de toute une communauté, conséquence naturelle des luttes intestines qui ne s’oxygènent qu’à partir des exhalaisons putrides que dégage un passé honni.
Peut-on encore rêver d’un réveil de conscience, d’un sursaut salutaire qui ramènerait les parties adverses dans le giron d’une communauté réunifiée ?
À quelques mois d’une échéance électorale capitale, à l’heure même où la vague terroriste reprend du poil de la bête, élargit son champ d’action du Liban à la Syrie, au moment même où l’armée baassiste exhibe ses muscles à nos frontières, tout atermoiement, toute esquive équivaudraient aujourd’hui à de la trahison.
Que les bonzes politiques engoncés dans leurs frustrations, dans un passéisme de mauvais aloi prennent garde : les trains n’attendent jamais en gare et prennent toujours leur départ à l’heure prévue. Les retardataires, eux, restent forcément à quai. L’histoire, indifférente, implacable, se fera sans eux.
Nagib AOUN
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La déprime, le découragement, ce fameux « ihbat » qui les accable depuis des décennies ne sont nullement la simple conséquence de facteurs externes ou d’inféodations multiples à des agendas régionaux. Ils sont surtout le résultat logique de positions, de discours irresponsables, de divisions sciemment entretenues, d’un suivisme aveugle qui a transformé les chefs en potentats et fait de personnages sans envergure des leaders écoutés et applaudis.
Voilà où en est aujourd’hui la communauté chrétienne, maronite plus...