Elle s’élargit de jour en jour, elle enfle, elle prend des proportions inattendues, elle est celle dont il faut désormais tenir compte, celle qui pourrait déterminer le cours des évènements, le résultat, la finalité de beaucoup d’échéances.
Elle ? Pas nécessairement la majorité silencieuse, mais plutôt la frange déçue de la population, celle qui est revenue de tout, qui a fait son deuil de tous les printemps promis, de tous les lendemains qui chantent.
Des bobards serinés au fil des mois, des mensonges déclamés, comme des poèmes, la main sur le cœur : à force de tirer sur la corde, elle finit forcément par lâcher, par casser. Et le spectacle, alors, n’est pas beau à voir : des piédestaux qui s’écroulent, des masques qui tombent, la vérité dans toute sa nudité, dans toute son évidence.
Ne nous leurrons pas pour autant : les inconditionnels, ceux dont les cerveaux ont été lavés à grandes eaux, qui ont fermé leur cœur et leur raison à tout dialogue, à tout échange, sont encore légion et entendent bien maintenir le cap, celui qui a mené le pays à l’impasse actuelle, à la déliquescence générale.
En claquant la porte du Conseil des ministres jeudi dernier, en exprimant, haut et fort, son écœurement, Ibrahim Chamseddine a mis le doigt sur la plaie, a démonté, en quelque sorte, l’hypocrisie laborieusement mise en place depuis Doha : les divisions au sommet du pouvoir ne sont que le reflet des conflits qui gangrènent la classe politique, qui infestent le Liban d’en bas, celui qu’on manipule au gré des intérêts des uns, des ambitions des autres.
Un coup d’éclat pour dénoncer la fatuité, l’incongruité des débats, pour dire d’une certaine manière aux responsables : le Liban se meurt, se désagrège, l’État est chaque jour dépouillé un peu plus de ses attributs, et vous en êtes encore à défendre des carrés privés, des chasses gardées.
Un exemple à suivre : ne sont pas rares, en effet, les ministres qui partagent la frustration, la colère d’Ibrahim Chamseddine. Qu’attendent-ils donc pour taper, eux aussi, du poing sur la table ?
Un groupe de pression, une nouvelle liste des justes, des hommes d’honneur, celle en laquelle se retrouverait la troisième force : les laissés-pour-compte d’une société éclatée, d’une classe politique malade de son ego, les nombreux déçus du « aounisme », des règnes miliciens, les frustrés des victoires « marsistes », celles du 8 ou du 14.
Un large éventail qui se décline dans toutes les régions, qui n’est que la réaction, la riposte naturelle à l’arrogance des uns, à l’imposture des autres.
Une force qui ne descend pas dans les rues pour tout casser, pour imposer ses vues par la coercition, une force qui n’organise ni sit-in intempestifs, ni rassemblements voués au culte de l’idole.
Une force qui attend son heure, un réservoir de voix nullement négligeable qui ira, demain, déposer son bulletin dans l’urne et fera pencher la balance dans un sens ou dans l’autre.
Une force que les parties antagonistes, celles qui ont divisé, écartelé le pays, ont intérêt à bien écouter, à bien surveiller. Une force que ces mêmes parties n’auront aucune chance de récupérer aussi longtemps que leurs discours seront faits de suffisance et d’intolérance, aussi longtemps qu’elles resteront sourdes au vacarme du silence.
Une force qui attend d’être prise en charge, d’être structurée, qui n’aspire qu’à se mettre au service de l’État, du seul État.
P.S. Hier à Jounieh, Samir Geagea a tracé la voie menant à la rédemption. En demandant pardon pour tous les crimes commis durant les années noires de la guerre, en se livrant à une véritable autocritique, il tend la perche à tous les autres, il donne l’exemple à suivre : enterrer les horreurs du passé au lieu de farfouiller dans les cimetières, de déterrer les morts pour en faire des actes d’accusation.
Un regard tourné sur l’avenir nonobstant les clivages politiques, les opinions adverses propres à toute démocratie. Un pas capital en direction de la troisième force, celle qui façonnera le Liban de demain.
Nagib AOUN
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Elle s’élargit de jour en jour, elle enfle, elle prend des proportions inattendues, elle est celle dont il faut désormais tenir compte, celle qui pourrait déterminer le cours des évènements, le résultat, la finalité de beaucoup d’échéances.
Elle ? Pas nécessairement la majorité silencieuse, mais plutôt la frange déçue de la population, celle qui est revenue de tout, qui a fait son deuil de tous les printemps promis, de tous les lendemains qui chantent.
Des bobards serinés au fil des mois, des mensonges déclamés, comme des poèmes, la main sur le cœur : à force de tirer sur la corde, elle finit forcément par lâcher, par casser. Et le spectacle, alors, n’est pas beau à voir : des piédestaux qui s’écroulent, des masques qui tombent, la vérité dans toute sa nudité, dans toute son évidence.
Ne nous...