Mahmoud HARB
Il n’est pas coutume au Liban que les communautés demandent des comptes à leurs leaders, que les citoyens/sujets réclament des explications à leurs élus/chefs, que le public exige de comprendre les tenants et les aboutissants d’une décision officielle ou d’un événement politique quelconque.
Il reste que l’inégalable 14 mars 2005, faut-il encore le rappeler, a chamboulé l’inertie de la place publique en initiant un processus (avorté ?) « d’individuation », en marquant le retour du citoyen sur la place publique, naguère réservée au milicien et au partisan. En démontrant que l’individu dans ce pays est toujours capable, lorsqu’il s’y décide, d’assumer ses devoirs et donc de réclamer ses droits.
Certes, les collectivités lourdes et rigides ont réinvesti les places et les rues. Certes, tout comme la militarisation massive de l’intifada palestinienne, la politisation croissante et probablement inévitable du Printemps de Beyrouth, c’est-à-dire le confinement du soulèvement populaire spontané dans le moule des calculs politiciens, a brouillé les pistes et ouvert des sentiers de traverse qui ont détourné le 14 Mars de son chemin naturel, originel. Certes, la kalachnikov a remplacé le drapeau rouge et blanc à Beyrouth tout comme elle s’est substituée à la pierre à Ramallah. Certes, le milicien a ressurgi des blessures mal cicatrisées d’une mémoire poreuse. Certes, le partisan n’a pas disparu, et reste tapi au fond de chaque conscience. Mais l’individu/citoyen n’a jamais été évincé et demeure, prêt à honorer ses obligations et donc incité à défendre son dû. À réclamer des comptes à ceux auxquels il a démocratiquement confié la mission de répondre à ses aspirations.
L’actuelle majorité parlementaire, puisqu’il s’agit en l’occurrence d’elle et du 14 Mars, se doit donc de répondre aux interrogations légitimes que se pose le public, l’ensemble des individus qui ont été à l’origine de l’intifada pour l’indépendance. D’autant que la coalition majoritaire se réclame des principes du 14 Mars qu’elle a tenté de retranscrire dans sa charte du « Printemps 2008 », et au nom desquels elle prétend se présenter aux prochaines élections législatives.
À la veille du scrutin, le 14 Mars des partis, ministres et députés se doit donc d’expliquer au 14 Mars des individus comment il entend poursuivre la lutte pour la liberté, la souveraineté et l’indépendance, face à Israël et face à la Syrie, dans la conjoncture internationale actuelle qui n’est plus celle de 2005. L’alliance majoritaire a joué toutes ses cartes diplomatiques sur un seul et unique cheval : le soutien de la communauté internationale et surtout du tandem Bush-Chirac ainsi que sur une mise en place rapide du tribunal international.
Or ce cheval n’a ni gagné ni perdu. Il n’est tout simplement plus, volatilisé pour toujours ou absent pour le moment, la léthargie verbale de la communauté internationale lors des événements de mai faisant foi. À l’instar de ce diplomate occidental qui s’étonnait dernièrement que « le Conseil de sécurité n’ait même pas daigné se réunir lors des incidents de Beyrouth et de la Montagne », les citoyens du 14 Mars exigent des explications quant à la stratégie diplomatique de la majorité, face aux menaces permanentes qui pèsent sur le Liban du fait de la politique de Damas mais aussi de Tel-Aviv. D’autant qu’au dire de sources dignes de foi, le lobbying syrien va bon train en Europe et qu’il n’est pas besoin de rappeler l’agressivité de la diplomatie israélienne.
Le 14 Mars des officiels ne peut également qu’expliciter au 14 Mars des quidams sa politique, ses positions en matière de stratégie de défense nationale. Le flou qu’entretient actuellement la majorité à cet égard ne saurait perdurer, à l’heure de la reprise du dialogue dit national. Saad Hariri laissait entendre dernièrement que « le désarmement de la Résistance n’est plus à l’ordre du jour ». L’a-t-il jamais été ? Si oui, sur quoi misait le 14 Mars pour obtenir le retrait des armes du Hezbollah ? Sur le dialogue ? Sur une agression israélienne ? Sur une attaque américaine contre l’Iran ? Et puis si cette politique est désormais caduque, quelle proposition mettra la majorité sur la table de Baabda ? Le maintien de la situation actuelle, au risque d’avoir à affronter des incidents semblables à celui de Soujod ?
Ou bien la complémentarité entre l’armée et le parti de Dieu ? La création de comités de coordination entre la troupe et le parti ?
Le Hezbollah, lui, est à même de répondre à toutes ces interrogations non seulement à cause de sa puissance militaire mais aussi parce qu’il sait que son existence est imputable à des facteurs objectifs. Aux occupations successives palestinienne puis israélienne du Liban-Sud. À l’absence de l’État dans une région laissée au jeu des protagonistes proche-orientaux. Au besoin de la population de se défendre face aux uns et aux autres, quand bien même le prix de la sécurité est tout simplement le suicide.
La majorité a échoué à adresser ces problèmes et se doit de commencer à les envisager objectivement, loin des discours redondants et stériles où l’expression « wilayet el-faqih » revient machinalement. Une réflexion approfondie autour de ces questions, une évaluation concrète et minutieuse des décisions prises au cours des trois dernières années s’imposent et requièrent une conjonction d’efforts de toutes les composantes de la coalition souverainiste, en dépit des brèches préélectorales qui fissurent le front majoritaire.
Lesquelles brèches doivent être colmatées d’urgence, car même en cas de réconciliation, l’on ne va pas à la bataille (des législatives) en présentant son flanc à l’adversaire.
Sauf si l’on a l’intention de capituler.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats