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Le Bloc-notes Cynisme et raison d’État

OPINION
16/09/2008
par Abdo Chakhtoura Bravo M. Assad, mille fois bravo ! Il faut que quelqu’un le dise. Bouté hors du Liban il y a trois ans sous les huées et les lazzis humiliants des manifestants en colère ; détesté par un Chirac alors bouleversé par l’assassinat de son ami Rafic Hariri ; menacé par un Bush furieux qui lui reprochait d’être, avec l’Iran, derrière les terroristes qui canardaient ses troupes en Irak ; et – plus modestement – harcelé à l’époque (il s’est calmé depuis) par un Michel Aoun, qui se démenait à travers monts et vaux pour arracher au Sénat américain le vote de la Syria Accountability and Lebanese Sovereignty Act et se venger ainsi de son exil forcé, le jeune président syrien, dont le pays va entamer le cinquième round des négociations indirectes avec Israël sous l’égide de la Turquie, vient d’opérer, au terme de trois ans de vaches maigres durant lesquels il avait été mis au ban des nations, un rétablissement spectaculaire presque digne de feu son père, grand équilibriste politique que la région n’a pas encore oublié. Voilà donc le maître de Damas de nouveau adoubé comme interlocuteur incontournable au Moyen-Orient par – cruauté du sort – Nicolas Sarkozy, au grand dam de son prédécesseur, Jacques Chirac, qui a été le chef de file des adversaires du régime syrien, aujourd’hui tous étrangement silencieux. Premières retombées en faveur des Français : un contrat au profit de Total et l’espoir, un peu osé, de détacher Damas de son alliance stratégique avec Téhéran et les Palestiniens radicaux, allégeant ainsi la pression sur Israël. C’est que le bouillant président français est un fervent adepte du pragmatisme en politique, une realpolitik au service de la sacro-sainte raison d’État devant laquelle toutes les valeurs de justice et de moralité s’effacent comme par magie, pour générer de nouveaux marchés juteux ou de mirifiques contrats pétroliers. Il suffit, pour s’en convaincre, de se rappeler la récente visite de l’imprévisible colonel Kadhafi en France, invité à planter sa tente non loin de l’Élysée et qui paradait à Paris dans d’interminables limousines blanches – couleur de l’innocence. Oubliée, l’attaque sanglante à l’explosif contre la discothèque La Belle à Berlin où périrent des soldats américains ; oublié, aussi, l’attentat de Lockerbie contre l’avion de la PanAm qui endeuilla plus de 260 familles tout récemment indemnisées par Tripoli à coups de millions comme dans une vulgaire transaction financière. C’est d’ailleurs de la même amnésie que souffre, et pour les mêmes raisons, l’administration Bush assoiffée de ce brut, de ce précieux liquide noir qui fait rouler (et tomber) les belles américaines. Ainsi séduite, Condoleezza Rice fera, elle, le pèlerinage de Tripoli où, sous l’inévitable tente, elle a assuré à Kadhafi, dans un clin d’œil adressé également à Damas, que les États-Unis n’ont pas d’ennemis permanents. Ce qui veut dire qu’ils n’ont pas, non plus, d’alliés permanents. Avis aux amis libanais de Washington. Tout aussi claire a été la curieuse déclaration de Bernard Kouchner, le ministre français des Affaires étrangères, aux journalistes qui s’étonnaient de la visite de M. Sarkozy à son homologue syrien. Un Kouchner qui a indiqué, en substance, que parfois la politique exigeait de traiter avec des régimes infréquentables. En fait,ce que le french doctor n’a pas dit, ne veut pas et ne peut pas dire, c’est que Bachar el-Assad a tout fait ces trois dernières années pour récupérer la carte libanaise, un atout supplémentaire, pour détenir, comme son père avant lui, la clé de la paix avec Israël. Bravo M. Assad, diront peut-être vos concitoyens, la réussite est (presque) totale. Sauf que plus de la moitié des Libanais ne l’entend pas de cette oreille, même si le président syrien, qui ne fait pas de cadeaux comme il le précise toujours lui-même, a dû se résoudre (à quel prix ?) à lâcher un peu de lest au Liban pour parfaire son exploit. Car pendant ces trois années de reconquête, il y a eu, on en parle de moins en moins, la longue cohorte des martyrs – beaucoup au Liban-Sud, il est vrai, mais d’autres lâchement assassinés dans nos villes au coin des rues – qui ont versé leur sang pour que le Liban demeure libre et souverain. De ceux-là, certains hantent toujours mes nuits et mes rêves : Marwan Hamadé et Élias Murr, des amis chers qui ont le courage en bandoulière et qui ont miraculeusement réchappé aux attentats ; May Chidiac, la consœur, familière à travers la petite lucarne, qui continue vaillamment, même si on ne partage pas toutes ses convictions, de faire honneur à la profession. D’autres n’ont pas eu la chance de survivre aux menées criminelles des assassins de l’ombre : Samir Kassir, conscience intraitable de la révolution du Cèdre ; Gebran Tuéni, prince de la plume libre, parti en emmenant définitivement avec lui une partie de moi-même ; Pierre Gemayel, pivot de la relève de toute une génération, que je n’ai pas eu malheureusement le temps de bien connaître et le copain de faculté Antoine Ghanem, l’honnêteté personnifiée, en quête, juste avant sa mort, d’une voiture blindée qu’il ne pouvait pas se payer. Ces drames-là ne seront certainement pas examinés à la table du dialogue (sur les armes) qui reprend aujourd’hui à Baabda. Des armes divines qui nous tombent du ciel puisque personne ne veut en assumer la provenance. À cette table cependant, gageons que MM. Assad et Ahmadinejad seront fort bien représentés.

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