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Actualités - Analyse

Analyse Stratégie défensive ou tragédie offensive

Élie FAYAD L’ordre du jour du dialogue qui commence demain mardi sous l’égide du président de la République porte en principe sur un dossier unique : la définition de la stratégie de défense du Liban. Derrière cette appellation tenant en quelques mots se dissimulent en réalité les éléments de ce que l’on nomme communément la « grande politique », à savoir principalement les orientations diplomatiques de l’État libanais et sa doctrine militaire. Autant dire qu’en abordant ce dossier, on entre dans le cœur même du drame libanais, là où se concentre l’essence des conflits politiques qui déchirent le pays depuis des décennies, sinon depuis toujours. En d’autres termes, une visite rapide de l’histoire du Liban montre qu’en dépit de la structure multiconfessionnelle de sa population, on ne s’y est jamais réellement querellé – et encore moins battu – pour des motifs proprement religieux. Certes, il arrive parfois qu’un responsable zélé pousse le bouchon un peu trop loin dans un domaine touchant au sacro-saint principe de la liberté religieuse, par exemple en matière d’éducation. Mais en règle générale, de telles dérives tournent court assez rapidement avant d’avoir eu le temps d’engendrer un processus conflictuel violent et surtout durable. Ce constat vaut tout aussi bien pour les questions d’ordre économique et social. Sur ces thèmes, les sujets de désaccord ne manquent pourtant pas dans un pays où les inégalités vont croissant. Mais les clivages qui se forment à ce niveau sont littéralement phagocytés, avalés par d’autres, ceux que forge la réalité géopolitique du pays. Reste la question du pouvoir politique, de la course aux postes d’influence, que d’aucuns ici nomment sans sourciller « participation ». Dans une société aussi dominée par le clientélisme que la nôtre, la lutte, même désincarnée, pour le pouvoir est une réalité de chaque jour. Mais sauf à croire que toute la guerre civile libanaise, de 1975 à 1990, se réduit à la dimension traitée par le compromis institutionnel de Taëf, personne ne peut sérieusement avancer qu’au Liban, les guerres succèdent aux guerres parce que telle communauté veut davantage de pouvoir pour elle ou que tel individu a trop d’ambitions. En réalité, tous les facteurs précités peuvent jouer – et ont joué – un rôle d’appoint souvent non négligeable dans le développement et le déroulement des conflits dans ce pays. Mais ces arbres ne cachent nullement la forêt que constitue la géopolitique du Liban, c’est-à-dire sa place dans son environnement et dans le monde. Assez paradoxalement, s’il est une matière véritablement inflammable et susceptible d’amener les Libanais à se trucider, ce sont davantage les relations libano-palestiniennes, libano-syriennes, libano-israéliennes, etc. que les relations libano-libanaises. *** De là l’enjeu crucial de cette bataille qui s’ouvre demain à Baabda autour de la stratégie de défense. Pour le Libanais moyen – et même peut-être un peu au-delà –, il ne s’agira que d’un avatar de l’affrontement permanent entre des personnes physiques – « cheikh » untel contre « sayyed » untel –, entre communautés ou au mieux entre deux camps, en l’occurrence le 14 et le 8 Mars. En réalité, loin des positionnements des uns et des autres, et surtout des calculs politiciens du moment, la bataille qui va se dérouler devra opposer en profondeur non point deux stratégies de défense, mais plutôt deux manières antinomiques de concevoir une stratégie de défense, l’une à caractère idéologique, voire dogmatique, et l’autre rationnelle, pragmatique, et, surtout, en harmonie avec l’idée d’un État moderne et démocratique. La première approche, inhérente au sous-développement culturel et politique des sociétés orientales, est naturellement celle qu’incarne le Hezbollah. Ce qui ne veut pas dire que les autres protagonistes en sont totalement libérés. Elle consiste à déterminer idéologiquement la source de danger – c’est-à-dire l’ennemi – et donc à mettre en place un arsenal tout aussi idéologique pour y parer. Dans ces conditions, quoi de plus naturel que de confier l’étendard du combat à celui qui est le mieux placé idéologiquement pour le mener ? Concrètement, lorsque le Hezbollah réclame que les participants au dialogue reconnaissent que le Liban n’a qu’un seul ennemi, Israël, ce qui est mis en jeu ici n’est point la mesure réelle du danger représenté par l’État hébreu, mais plutôt l’attribution du qualificatif statique d’ennemi à Israël simplement parce que cela est conforme à l’idéologie en vogue (et accessoirement aux intérêts du Hezbollah et de l’Iran). Il y a dans cette conception quelque chose de la vendetta à la corse. La question, bien sûr, n’est ni de minimiser ni d’exagérer le danger israélien. Simplement de défendre le Liban. Or l’État hébreu lui-même nous fournit de très bonnes indications à cet égard. Depuis plusieurs semaines, pas un jour ne passe pratiquement sans que les avertissements et menaces, directs ou indirects, ne pleuvent sur le Liban. On pousse même l’attention jusqu’à nous prévenir que cette fois-ci (c’est-à-dire la prochaine frappe), les infrastructures civiles libanaises ne seraient pas épargnées. Le danger existe donc bel et bien. Il est réel, et ce n’est certainement pas en faisant de la (mauvaise) littérature, en multipliant les adjectifs négatifs après le mot Israël, que l’on parviendra à y parer. De là la nécessité de la seconde approche, celle qui consiste à chercher à défendre réellement le Liban – y compris le public du Hezbollah – contre le péril venant de l’extérieur. Face aux menaces israéliennes, comme à tout autre péril, l’État libanais n’a pas l’embarras du choix. Il est tenu de protéger le pays et son peuple en faisant ce qu’il faut faire pour que ces menaces ne soient pas mises à exécution. Or cela suppose tout d’abord qu’il freine le bellicisme du Hezbollah et s’en tienne à une mise en œuvre rigoureuse des résolutions onusiennes, qui sont les armes les plus efficaces dont il dispose, avec l’objectif de revenir à l’accord d’armistice de 1949. Pour réussir à contrer Israël, il faut d’abord contenir le Hezbollah. Sans cela, il y aura bien d’autres juillet 2006. On ne comptera plus les « victoires », parce qu’il n’y aura plus personne pour les compter.
Élie FAYAD

L’ordre du jour du dialogue qui commence demain mardi sous l’égide du président de la République porte en principe sur un dossier unique : la définition de la stratégie de défense du Liban. Derrière cette appellation tenant en quelques mots se dissimulent en réalité les éléments de ce que l’on nomme communément la « grande politique », à savoir principalement les orientations diplomatiques de l’État libanais et sa doctrine militaire. Autant dire qu’en abordant ce dossier, on entre dans le cœur même du drame libanais, là où se concentre l’essence des conflits politiques qui déchirent le pays depuis des décennies, sinon depuis toujours.
En d’autres termes, une visite rapide de l’histoire du Liban montre qu’en dépit de la structure multiconfessionnelle de sa population, on ne s’y...