Nabil Élias Romanos
De retour sous le soleil de minuit, après 12 mois d’absence, je me trouvais à nouveau au sommet d’une montagne à 1 heure du matin, sous un ciel nuageux, m’assurant que les ours polaires n’étaient pas dans le voisinage. En effet, comme il y a 3 000 ours polaires pour 2 000 habitants de cet archipel norvégien, les chances d’en rencontrer quelques-uns étaient suffisantes pour que la loi oblige le port d’un fusil. Les phoques sont très durs à attraper s’il n’y a plus de glace, et l’océan Arctique n’étant plus gelé en juillet, les ours affamés pouvaient bien être en quête d’un remplaçant pour leurs besoins caloriques. Une jeune fille avait déjà fait leurs frais l’été passé. Svalbard avait récemment fait les grands titres pour plus d’une raison. Ce fameux soleil de minuit s’était éclipsé pour une minute (une minute pendant 4 mois de lumière totale !) le 1er août, et la presse mondiale avait annoncé avec fanfare l’établissement de la Global Seed Bank, un effort international visant à mettre dans un bunker souterrain toutes les variations des semences qui existent dans le monde, plus de 1,5 million, au cas où le pire arrivait ailleurs, holocauste nucléaire, impact de météorite géante, etc., afin de pouvoir rétablir l’agriculture mondiale et assurer la survie de l’espèce humaine. L’archipel est si éloigné et tellement au Nord, avec un sol constamment sous zéro Celsius (permafrost), que même une défaillance électrique totale n’était pas la fin du monde pour les semences… L’histoire humaine de l’archipel, à part les quelques Vikings ou autres aventuriers qui s’y étaient perdus, a commencé au XIXe siècle, à cause de la pêche des baleines, morses et phoques, avant de se rendre compte finalement que la vraie richesse était minière. Les mineurs qui avaient une vie bien dure dépassèrent largement le nombre de trappeurs et pêcheurs. Du coup, surtout entre Américains, Russes et Norvégiens, il y eut exploitation de plusieurs mines de charbon très profondes, et l’archipel arctique fut finalement mis sous tutelle norvégienne. Même Hitler y trouva un intérêt stratégique, dont témoignent les restes de 2 Messerschmitt abattus dans cette zone arctique ainsi que la noirceur d’un flanc de montagne à cause d’une mine qui brûla pendant 19 ans après avoir été touchée par un obus allemand… Le charbon n’en finissait pas de brûler et il était impossible de l’éteindre dans ces mines si profondes ! Je ne finis pas nez à nez avec les ours polaires, mais avec des baleines blanches qui entourèrent mon kayak avec lequel je traversai les fjords. Les baleineaux étaient légèrement gris, mais les adultes bien blancs et très doux, même à quelques mètres de distance. Par contre, l’eau était gelée (2 Celsius), et les combinaisons étanches (dry suit) ne pouvaient pas arrêter le froid terrible qui me saisissait. Sur la terre ferme, les glaciers étaient parfois traversés par des troupeaux de rennes, et j’ai trouvé des fossiles végétaux vieux de 60 millions d’années et révélés par l’éclatement des rochers brisés par la glace sur laquelle je marchais. Loin des glaciers, plus bas vers les vallées, les huskies m’ont entraîné vers des ossements de baleines et de morses, et même le cadavre encore frais d’un requin. On ne sait comment échouer sur ces rivages si nordiques. Les huskies ne sont pas amicaux envers leur propre espèce, mais ils sont incroyablement doux envers les humains. N’était leur besoin de vivre dans des températures très basses, j’aurais voulu en faire mes chiens de maison (le jour ou j’arrêterai mes pérégrinations). La sensation de froid était la bienvenue après la semaine précédente où je passai des nuits entières à suivre les coulées de lave vive dans un autre archipel, tropical celui-là, de Hawaii. Les fontaines de lave rouge du Kilauea rougeoyaient dans l’obscurité sans lune, vraiment loin du soleil de minuit. Puis elles explosaient en s’écoulant dans l’océan Pacifique, alors que d’autres éruptions s’envolaient vers le ciel noir en gerbes de feu et flammes. C’est toujours la même planète, notre bonne vieille Terre, terrible et splendide dans sa froideur et ses coups de chaleur !
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