La visite, samedi en Arménie, du président turc Abdullah Gül est une démarche courageuse, mais il serait irréaliste d’attendre que la Turquie se réconcilie pour autant avec son passé qui empoisonne ses liens avec Erevan, estiment les analystes.
«Le voyage de M. Gül est une initiative audacieuse, mais personne ne doit s’attendre à des résultats spectaculaires », a estimé Cengiz Aktar, un spécialiste des affaires internationales de l’Université stambouliote de Bahcesehir. « Tout d’abord, il n’y a pas de véritable désir en Turquie de faire la paix avec l’Arménie, et l’atmosphère actuelle n’est pas propice à des initiatives révolutionnaires », a-t-il expliqué à l’AFP.
La Turquie et l’Arménie, deux États voisins qui n’ont pas de relations diplomatiques et dont la frontière est fermée depuis 1993, sont depuis longtemps l’otage de leur passé tragique : Erevan affirme qu’au moins 1,5 million d’Arméniens ont été victimes d’une répression systématique de l’Empire ottoman en déclin de 1915 à 1917 auquel succéda la République de Turquie en 1923. La Turquie rejette catégoriquement le qualificatif de « génocide », reconnu par plusieurs pays, et considère qu’entre 250 000 et 500 000 Arméniens, et au moins autant de Turcs sont morts dans des combats après que les Arméniens eurent pris les armes pour créer leur État indépendant.
La question arménienne a longtemps été un tabou en Turquie où les manuels scolaires évoquaient seulement un peuple forcé à l’exode pour avoir trahi les Ottomans pendant la Première Guerre mondiale. Ce n’est que récemment et grâce à des intellectuels libéraux que les Turcs ont commencé à mettre en cause la ligne officielle sur les massacres d’Arméniens avec la publication de livres à ce sujet.
Toutefois, cette autoréflexion n’a pas encore atteint les zones rurales où les masses nationalistes sont toujours farouchement attachées à la version officielle. « La population turque est très nationaliste, et l’un des piliers du mouvement nationaliste turc est l’animosité envers les Arméniens », a souligné M. Aktar. La colère nationaliste a coûté la vie en janvier 2007 au journaliste d’origine arménienne Hrant Dink, connu pour son franc-parler au sujet de la question arménienne, assassiné par un jeune ultranationaliste devant le petit journal de langue arménienne qu’il dirigeait à Istanbul. « La perte de Hrant a ouvert la voie pour que le peuple turc parle des événements qui se sont produits dans ces années-là, mais politiquement, nous sommes très loin d’une quelconque réconciliation avec le passé », a indiqué Etyen Mahcupyan, qui a remplacé M. Dink à la rédaction du journal Agos. Orhan Pamuk, le lauréat du prix Nobel 2006 de littérature, ainsi que d’autres intellectuels ont été poursuivis par la justice pour des remarques mettant en cause la politique officielle.
À Ankara, le gouvernement du Parti de la justice et du développement (AKP) du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan est en outre trop faible pour faire des concessions sur le sujet car il vient tout juste d’échapper à une interdiction pour « activités antilaïques » qui aurait pu plonger le pays dans une grave crise politique. « Il faut une période de stabilité pour que l’on puisse regarder l’avenir avec sérénité. La Turquie manque justement de cette stabilité, et c’est pour cela qu’elle ne peut pas discuter de son passé », a relevé M. Mahcupyan. C’est en outre une question de politique intérieure des deux côtés de la frontière, ce qui empêche tout dialogue franc sur le sujet, a-t-il ajouté.
Hande CULPAN (AFP)
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«Le voyage de M. Gül est une initiative audacieuse, mais personne ne doit s’attendre à des résultats spectaculaires », a estimé Cengiz Aktar, un spécialiste des affaires internationales de l’Université stambouliote de Bahcesehir. « Tout d’abord, il n’y a pas de véritable désir en Turquie de faire la paix avec l’Arménie, et l’atmosphère actuelle n’est pas propice à des initiatives révolutionnaires », a-t-il expliqué à l’AFP.
La Turquie et l’Arménie, deux États voisins qui n’ont pas de relations diplomatiques et dont la frontière est fermée...