Périr d’une balle dans la tête n’est pas exactement le genre de fin à laquelle peut normalement s’attendre un fringant officier aviateur de 26 ans, même s’il était parfaitement conscient au départ – et sa famille avec lui – des risques inhérents à la carrière militaire. Que la balle fatidique n’ait pas été tirée par l’ennemi déclaré, Israël, mais par des Libanais se disant exclusivement voués à la lutte contre le même Israël, ne rend que plus difficile à avaler l’amère pilule.
Du gravissime incident survenu jeudi sur les collines de Sejoud, au Liban-Sud, les versions les plus contradictoires n’ont pas manqué de circuler, alimentées, il faut dire, par les frileux communiqués de l’agressé et le silence embarrassé puis les tardifs regrets de l’agresseur. Ce qui ne souffre aucune discussion cependant, c’est que des tirs ont délibérément pris pour cible l’hélicoptère militaire que pilotait l’infortuné major Samer Hanna, et qui se livrait à des exercices d’atterrissage et de décollage en terrain montagneux.
Toute méprise en effet était matériellement impossible, ne serait-ce que parce que l’appareil, qui arborait dûment les couleurs libanaises, n’en était pas à son premier touch-and-go de la journée et même de la semaine. La Gazelle libanaise n’a pu donc être prise pour un engin ennemi par une organisation formidablement équipée et censée avoir muni de simples, de vulgaires jumelles ceux de ses combattants souffrant de myopie. C’est au sol, de surcroît, que le jeune pilote aurait été froidement achevé. Éloquents à cet égard sont, en tout cas, les sévices (coups et blessures, séquestration, humiliant interrogatoire) infligés aux membres survivants de l’équipage. Voilà qui fait un sort à la fable d’une erreur d’identification de l’objectif.
De deux choses l’une, dès lors. Ou bien, en effet, la milice a brutalement sanctionné, sans s’embarrasser de quelconques tirs de sommation, une intrusion de l’armée régulière dans le sanctuaire qu’elle s’est aménagé sur le versant nord du fleuve Litani, région échappant aux dispositions de la résolution 1701 de l’ONU : message s’adressant clairement au nouveau commandant de la troupe, à quelques heures seulement de sa nomination, hier en Conseil des ministres. Ou bien alors – hypothèse non moins consternante – la tragédie de Sejoud serait le résultat d’un malencontreux défaut de coordination entre la Résistance et l’institution militaire. Autrement dit, l’inviolabilité dudit sanctuaire serait dûment reconnue désormais par la force légale. Et celle-ci aurait accepté de se soumettre à une procédure précise à chaque fois qu’une de ses patrouilles doit traverser la zone interdite.
Louable certes est la décision du Hezbollah de livrer à la police militaire un de ses hommes impliqués dans l’incident de Sejoud (quid des autres ?) ; mais ce geste d’apaisement ne doit pas trop faire illusion, au regard de toutes ces atteintes répétées à l’autorité étatique. De périmètre de sécurité en zones interdites, c’est un funeste remake des accords libano-palestiniens du Caire qu’évoque l’émergence d’un Hezbollahland. Et de sites de lancement de missiles en nœuds de télécommunications illégaux, tout cela concentré dans la région de Sejoud, il était fatal que l’espace aérien, après le sol, fût squatté à son tour.
Alors qu’il est vaguement question de délimiter notre frontière avec la Syrie, c’est en réalité la frontière entre l’État et l’État dans l’État qui, depuis des années, est en train d’être méthodiquement, imperturbablement tracée. À l’heure où l’on se perd en discours sur une stratégie de défense commune, c’est-à-dire sur une répartition des tâches et des responsabilités entre armée et Résistance, c’est un pacte de non-agression en règle qu’est en droit d’exiger l’institution militaire.
Car ce n’est pas seulement en lui tirant dessus que l’on agresse une armée. C’est aussi en lui contestant sa raison d’être, son rôle naturel de garant exclusif de l’intégrité du territoire, comme cela n’a cessé d’être le cas depuis des décennies. C’est en lui déniant son rôle de gardien de la sécurité des gens comme des biens, publics autant que privés. C’est en pratiquant le chantage à la guerre civile, en acculant la troupe à tolérer l’intolérable, à demeurer passive face aux pires exactions, comme cela se produisit lors des désordres de mai dernier à Beyrouth et en province. C’est en remuant ciel et terre à toutes les fois qu’un officier défend sa position attaquée par des émeutiers, en misant sur l’apathie des uns et les ambitions politiques des autres pour faire châtier l’impudent.
L’armée libanaise, c’est entendu, est tragiquement en manque... d’armement. Il a fallu de longues semaines de marchandages en outre pour qu’elle se voie doter enfin d’un commandant. Reste le plus important, qui tient à l’aboutissement pour une fois normal de la classique enquête : c’est de retrouver son moral que la Grande Muette a surtout besoin.
Issa GORAIEB
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Du gravissime incident survenu jeudi sur les collines de Sejoud, au Liban-Sud, les versions les plus contradictoires n’ont pas manqué de circuler, alimentées, il faut dire, par les frileux communiqués de l’agressé et le silence embarrassé puis les tardifs regrets de l’agresseur. Ce qui ne souffre aucune...