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Actualités - Opinion

LE POINT La voie du sang

« Silence, on tue ! » C’est par cette phrase terrible que Mohammad Harbi commençait son article paru dans Le Monde diplomatique de juillet 2002. Six années se sont écoulées depuis, jalonnées d’attentats meurtriers, et l’Algérie se prend – quoi de plus lourd à assumer que la banalisation de la mort ? – à ne plus réagir, sinon par des propos de circonstance, refrain morbide que reprennent les chœurs conjugués de l’Orient et de l’Occident avec un ensemble censé donné bonne conscience. En six mois, calculait le grand historien, 700 personnes sont tombées, tuées par des extrémistes religieux ou par des militaires. Et d’énumérer les raisons de cette violence aveugle : chômage massif, baisse vertigineuse des revenus, montée inquiétante de la pauvreté, crise dans l’immobilier, services publics incapables de faire face aux mille et un problèmes du quotidien de l’homme moyen. Changez les chiffres et les dates, les causes demeurent inchangées, nourrissant la décourageante impression que dans ce pays aux immenses richesses (agriculture, gaz), seuls le sous-développement et son corollaire naturel, le terrorisme, enregistrent des progrès. À quelques jours du début du mois de ramadan, le bilan de la semaine s’établit à plus de 100 tués et plusieurs dizaines de blessés, tombés dans des embuscades ou lors d’attentats-suicide, commis tous à l’intérieur du « quadrilatère de la mort ». Le contrôle de cette zone, tenue par l’armée, permettrait aux « émirs » de reprendre leur souffle avant les carnages qui se préparent, prévoit-on, pour le mois sacré du jeûne, période considérée par ces chefs islamistes comme étant favorable aux activités de leurs hommes. On est loin des années 90, quand le pouvoir se trouvait confronté aux combattants du FIS, dans un féroce bras de fer qui avait laissé exsangue la nation. Aujourd’hui, ils sont légion, les groupuscules qui se réclament d’un courant ou d’un autre et dont les actions ne semblent obéir à aucune coordination. Certes, il est souvent question ces temps-ci d’une vague organisation, el-Qaëda au Maghreb islamique, relevant de la nébuleuse d’Oussama Ben Laden, dont les tentacules s’étendraient à l’ensemble de l’Afrique du Nord. Mais à en croire des sources non officielles, ses effectifs ne dépasseraient pas 300 ou 400 membres, dont moins de la moitié seraient opérationnels. À cela s’ajoute la disparité des directions, chacune opérant pour son propre compte. C’est ainsi que, mardi, l’ancien numéro un du Groupe salafiste pour la prédication et le combat, un mouvement qui évolue depuis peu au sein de la mouvance proafghane, invitait les siens (lui-même s’est rendu aux autorités, l’an dernier) à renoncer à la lutte et même à rendre les armes, sans pour autant être écouté puisque’un double attentat était perpétré mercredi à Bouira. La lutte contre l’insécurité est rendue difficile par l’apparition sur la scène locale d’éléments venus de l’étranger et donc n’obéissant qu’aux ordres de mystérieux responsables dont les objectifs, estime-t-on, ne sauraient être purement algériens. Une telle situation n’a rien à voir avec la réalité prévalant dans les années cinquante, quand de sérieuses divergences, tactiques autant que politiques, opposaient les fellaghas de l’intérieur et leurs frères établis en Égypte ou à la frontière tunisienne. Le gouvernement peut bien afficher sa détermination à combattre un adversaire qu’il connaît bien mal et dont les motivations demeurent peu claires, il n’en reste pas moins qu’il n’a pu, à ce jour, que marquer des points sans être en mesure de porter un coup fatal. L’ennemi, lui, n’hésite pas à recourir à des méthodes propres à frapper les imaginations : lors de l’attentat de dimanche à Skikda, les policiers ont été abattus puis égorgés. En juillet, le leader de l’AQMI s’enorgueillissait, dans une interview au New York Times, de voir grossir sans cesse les rangs de ses troupes. La raison, disait-il, il convient de la chercher dans les conditions de vie des couches les plus défavorisées de la population et dans « le ressentiment causé par la guerre de l’Occident contre l’islam ». L’argument peut paraître discutable ; il mérite cependant un examen attentif de la part de tous ceux – et il ne s’agit pas là des seuls maîtres du pays – qui prétendent aider à l’instauration de la démocratie sur les ruines laissées par les ratés de l’économie. La situation est bien trop grave pour que l’on prétende y remédier par quelques victoires ponctuelles et de vagues promesses de meilleurs lendemains, susceptibles seulement de provoquer d’éphémères répits. Christian MERVILLE
« Silence, on tue ! » C’est par cette phrase terrible que Mohammad Harbi commençait son article paru dans Le Monde diplomatique de juillet 2002. Six années se sont écoulées depuis, jalonnées d’attentats meurtriers, et l’Algérie se prend – quoi de plus lourd à assumer que la banalisation de la mort ? – à ne plus réagir, sinon par des propos de circonstance, refrain morbide que reprennent les chœurs conjugués de l’Orient et de l’Occident avec un ensemble censé donné bonne conscience. En six mois, calculait le grand historien, 700 personnes sont tombées, tuées par des extrémistes religieux ou par des militaires. Et d’énumérer les raisons de cette violence aveugle : chômage massif, baisse vertigineuse des revenus, montée inquiétante de la pauvreté, crise dans l’immobilier, services publics incapables...