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Actualités - Opinion

LA CHRONIQUE de Nagib Aoun Pion ou arête ?

Ils en ont fait leur tasse de thé, leur cheval de bataille : fouiller dans les immondices, en dégager les odeurs nauséabondes, putrides. Si la situation s’y était prêtée, ils n’auraient pas hésité à déterrer de leurs propres mains les morts, les corps décomposés, pour en faire des trophées de guerre, de vengeance. L’accord de Taëf a imposé la paix des morts et des vivants et ils en sont encore à rappeler les atrocités du passé, à réveiller les démons de notre mémoire, une balle empoisonnée que la Syrie a saisie au bond, a renvoyée à l’expéditeur. « Vous voulez les disparus, cherchez-les dans les fosses communes au Liban », un discours déjà entendu à Beyrouth, véhiculé par ceux-là mêmes qui ne carburent qu’aux règlements de comptes, qu’à la haine. Une disculpation criminelle offerte aux bourreaux, un poignard planté dans le cœur des mères de la nouvelle place des Martyrs. Mais pourquoi s’étonner ? Les législatives, c’est dans neuf mois et il faut bien faire feu de tout bois pour remuer les anciennes plaies, pour discréditer l’adversaire. Honte à tous ceux qui ont permis que la Syrie puisse se laver les mains du pire des forfaits, honte à tous ceux qui ont permis que leur soif de vengeance travestisse la réalité, inverse les priorités. C’est en Syrie, dans les prisons syriennes, qu’il faut retrouver les disparus, ceux qui ont perdu toute identité, qui ne se reconnaissent que par un numéro : celui de l’amnésie, sinon de la mort annoncée. Le comité de défense des détenus et disparus en Syrie a raison : c’est désormais aux instances internationales de se saisir de cette question : les responsables, les bourreaux doivent être retrouvés, jugés et condamnés, les victimes et leurs familles doivent être dédommagées pour toutes les souffrances subies, les tortures infligées. Quant à ceux qui ont voulu farfouiller dans les fosses communes, celles qui appartiennent à un passé honteux, ils doivent comprendre que lorsque la mémoire est manipulée, elle finit par intoxiquer l’âme de tout un peuple, par la pervertir. Le salut ne réside plus alors que dans l’oubli, l’inévitable parcours salvateur. Un x sur le passé pour, tout simplement, reconstruire l’avenir. *** Dossier des disparus, conflit sur Chebaa, délimitation des frontières, tribunal international : entre Beyrouth et Damas tout reste à faire, tout reste à déterminer. C’est à Beyrouth de mettre les points sur les « i », c’est aux Libanais de lever les ambiguïtés qui figurent dans le communiqué final publié au terme de la visite de Michel Sleiman en Syrie. Pour important et historique qu’est l’établissement de relations diplomatiques, il est évident que cette étape ne marque nullement une normalisation des rapports entre les deux États. Le contentieux est fourni et les griefs, de part et d’autre, importants, mais si le Liban est pressé, a hâte d’en finir, la Syrie, elle, prend tout son temps et c’est au compte-gouttes et en fonction des développements régionaux que le lest pourrait être lâché. Sans oublier, bien évidemment, que les élections générales au Liban ne sont guère éloignées, que le régime baassiste espère qu’un nouveau rapport de forces en surgira qui confortera l’avancée de ses alliés concrétisée aussi bien sur le terrain, en mai dernier, que sur le plan politique, par l’accord de Doha et la composition du nouveau gouvernement Siniora. *** Faut-il donc revoir à la baisse autant nos ambitions que nos espérances, faut-il les restreindre à l’échange d’ambassadeurs qui crée une nouvelle donne mais ne modifie nullement la qualité des rapports bilatéraux ? Dans l’état actuel des choses, l’approche syrienne peut se résumer par les propos arrogants de Walid Moallem sur le dossier des disparus et les flèches implicites adressées à Saad Hariri au cours de la cérémonie officielle annonçant les résultats du sommet Assad-Sleiman. Une entorse aux règles diplomatiques les plus élémentaires qui en dit long sur la nature de la nouvelle équation que Damas entend établir avec Beyrouth. Tout cela sur fond de négociations syro-israéliennes, de pourparlers entre les héritiers des empires perse et ottoman, sur fond surtout d’une guerre froide ressuscitée entre la Russie et les États-Unis sur les décombres de la défunte Union soviétique. Et le Liban dans tout ce brouillamini ? Un pion dans le jeu des nations ou une arête dans la gorge des décideurs ? Les deux à la fois, le prix à payer pour notre pluralité, notre unicité, notre démocratie dévoyée, celle qui a créé la différence dans un voisinage totalitaire, mais n’a pas réussi à établir l’État de droit tant souhaité et s’est fait piéger par les intérêts de clans, de communautés. Résultat : un État dans l’État, le réveil des extrémismes, la résurgence des groupes armés et le pire, l’irruption de mouvements intégristes tentaculaires, la négation de l’essence même du pays du Cèdre. Mais c’est là une tout autre histoire, celle qui pourrait hypothéquer l’avenir du Liban, le marquer du sceau infâme de l’intolérance, du rejet de l’autre. Affaire à suivre. Nagib AOUN
Ils en ont fait leur tasse de thé, leur cheval de bataille : fouiller dans les immondices, en dégager les odeurs nauséabondes, putrides. Si la situation s’y était prêtée, ils n’auraient pas hésité à déterrer de leurs propres mains les morts, les corps décomposés, pour en faire des trophées de guerre, de vengeance. L’accord de Taëf a imposé la paix des morts et des vivants et ils en sont encore à rappeler les atrocités du passé, à réveiller les démons de notre mémoire, une balle empoisonnée que la Syrie a saisie au bond, a renvoyée à l’expéditeur.
« Vous voulez les disparus, cherchez-les dans les fosses communes au Liban », un discours déjà entendu à Beyrouth, véhiculé par ceux-là mêmes qui ne carburent qu’aux règlements de comptes, qu’à la haine. Une disculpation criminelle offerte aux...