Un indéniable pas en avant, assombri par la soudaine réapparition du terrorisme : faut-il absolument rechercher un lien direct entre la reprise, au plus haut niveau, du dialogue libano-syrien et le sanglant attentat à la bombe survenu mercredi à Tripoli ?
La cible choisie par les terroristes – un car assurant le transport quotidien de militaires postés à l’autre bout du pays – ne laisse guère de place au doute. C’est bel et bien l’armée qui était visée en effet, comme lors de l’assassinat du général François el-Hajj, brillant officier promis au commandement de la troupe, comme aussi lors du meurtrier guet-apens qui, quelques mois auparavant, avait déclenché la dure bataille de Nahr el-Bared. L’hécatombe de Tripoli suit de peu, au demeurant, une série de démonstrations organisées en faveur des activistes salafistes sous détention.
Quoi qu’il en soit, cet attentat ne risquait en rien de compromettre la tenue ou même le bon déroulement du sommet de Damas, comme paraissait s’en émouvoir hier devant la presse le chef de la diplomatie syrienne Walid Moallem. Bien au contraire, la résurgence d’un fléau terroriste se parant de motivations religieuses est de nature à conforter l’image de lui-même que le régime baassiste a réussi à imposer au monde, et même à ses plus féroces ennemis : celle d’un pouvoir rien moins que démocratique, certes, et même volontiers brutal, mais qui fait efficacement barrage aux poussées intégristes. C’est dire que dans notre pauvre pays ouvert à tous les vents, et où pullulent services de renseignements étrangers et groupuscules clandestins de tout poil, il est bien difficile de déterminer qui en définitive manipule qui. Qui, sciemment ou non, fait le jeu de qui.
C’est dire aussi que la normalisation des rapports entre Beyrouth et Damas implique désormais plus d’un impératif incontournable. Ainsi, le Liban a incontestablement besoin de son voisin de l’Est pour venir à bout du péril terroriste. Notre pays ne peut plus cependant, comme sous l’ère de l’occupation, payer sa stabilité de son indépendance, de sa souveraineté et de sa dignité nationale. À son tour, la Syrie, nantie d’une toute fraîche réhabilitation européenne mais toujours placée sous surveillance, la Syrie, déjà exposée à d’éventuelles poursuites judiciaires internationales, ne devrait plus théoriquement être en mesure d’exercer ouvertement, comme dans le passé, son classique chantage à la sécurité.
Or, sur ce point précis comme sur d’autres de non moindre importance, le communiqué syro-libanais ne manque pas hélas de décevoir. Car si les autorités de Damas acceptent de hâter la délimitation de sa frontière avec le Liban, elles excluent du projet le secteur de Chebaa, sous le fallacieux prétexte qu’il est toujours occupé par Israël. Et si le document évoque un effort conjoint de contrôle, de même qu’une lutte commune contre la contrebande et autres activités illégales, il passe pudiquement sous silence le mouvement (à sens unique, bien entendu) d’armements et de combattants à travers cette frontière.
Le réexamen fort bienvenu des accords bilatéraux ne va pas, de même, jusqu’à la suppression du Conseil supérieur syro-libanais, institution supranationale au sein de laquelle Michel Sleiman, pourtant premier président non occupé à visiter Damas depuis bien longtemps, a pour unique partenaire un dirigeant étranger pouvant compter sur la fidélité d’un bon tiers du gouvernement libanais et d’une organisation paramilitaire puissamment armée, le Hezbollah. Risible est d’ailleurs le plaidoyer, hier, du ministre des AE Salloukh, qui s’est référé au modèle du Conseil de coopération du Golfe : groupe dominé certes par le géant saoudien, mais où la multitude des membres favorise le débat, le royaume du Qatar y faisant même figure de sempiternel chicaneur.
Particulièrement décevante est la réponse syrienne aux attentes concernant les centaines de disparus et de séquestrés en Syrie. Car non seulement le document conjoint, malgré l’énorme écart dans les chiffres, met dans la même tombe les disparus des deux côtés ; mais le ministre Moallem a cru bon hier de faire la distinction entre disparus-disparus et citoyens libanais (forcément capturés au Liban, forcément emmenés de la plus illégale des manières en Syrie) purgeant des peines prononcées par la justice syrienne ou, pire encore, attendant d’être jugés. Imprudente précision : car s’il faut effectivement déplorer et dénoncer des actes individuels aussi odieux que les meurtres d’innocents ouvriers syriens commis au lendemain de l’assassinat de Rafic Harirti, c’est d’un banditisme infiniment plus grave, car étatique, que se réclame en somme Damas.
Principal résultat concret du sommet, l’échange d’ambassades entre le Liban et la Syrie doit être salué pour ce qu’il est en réalité : une première historique, bien sûr, mais qui ne vaut finalement – on ne le répétera jamais assez – que par l’esprit nouveau qui l’habitera. Tout à fait exact, Monsieur Salloukh : de se liguer en Coinseil de coopération n’empêche aucunement les royaumes du Golfe de s’adonner au rituel des relations diplomatiques. Souvenez-vous toutefois : l’Union soviétique, elle aussi, avait des ambassades à Budapest et Prague...
Issa GORAIEB
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La cible choisie par les terroristes – un car assurant le transport quotidien de militaires postés à l’autre bout du pays – ne laisse guère de place au doute. C’est bel et bien l’armée qui était visée en effet, comme lors de l’assassinat du général François el-Hajj, brillant officier promis au commandement de la troupe, comme aussi lors du meurtrier guet-apens qui, quelques mois auparavant, avait déclenché la dure bataille de Nahr el-Bared. L’hécatombe de Tripoli suit de peu, au demeurant, une série de démonstrations organisées en faveur des...