Rechercher
Rechercher

Actualités - Opinion

EN DENTS DE SCIE Alexis attend Ziyad MAKHOUL

Trente-deuxième semaine de 2008. Alexandre Soljenitsyne est mort. En regardant d’un œil paresseux son ancien tortionnaire/nouvel ami Vladimir Poutine se plier obséquieusement en douze devant son catafalque, il a dû sourire. Sourire aussi en écoutant, d’un quart de tympan, une flopée de bas-bleus lui dresser des panégyriques bling-bling, disséquer, petits bourgeois gentilshommes, son parcours, ses œuvres, sa pensée – des vers de terre qui veulent tutoyer une étoile. Sourire aux côtés de quelques-uns de ces tsars remixés à ses propres fantasmes d’une Russie mythique et avec lesquels il aurait bien aimé partager quelques vodkas ; de ces tsarines livides et languissantes à qui il aurait volontiers montré ses cicatrices de zek absolu, de survivant de tous les goulags. Sourire avec sa main posée sur celle de Dostoïevski – l’autre sur le sein d’un sosie à peine pubère de Natalia Svetlona. Sourire en toisant d’abord de loin, puis en s’approchant pour scruter de tout près, curieux comme un chaton fou, les yeux opiacés de son Staline, et puis papoter un peu avec lui. Longtemps. Parce que, n’est-ce pas, sans Staline, il n’y aurait peut-être rien eu. Ni la recherche haletante de la quadrature du Premier cercle – celui de l’enfer. Ni les hallucinants instantanés architecturaux du Pavillon des cancéreux. Ni les fièvres, ni les étourderies funestes, ni la monstruosité crocodilienne de notre vie concentrationnaire, ni le chêne, ni le veau. Ni les méandres insulaires et infinis de son Archipel du dedans, tatoué sur ses veines : encore ses goulags. Ni de Roue rouge. Ni, surtout, de matricule CHt854 – ces Soviétiques n’avaient rien à envier aux nazis : le monde n’aurait jamais connu la journée d’Ivan Denissovitch Choukhov. Le double. L’autre je. L’appendice. L’enfant-freak. Alexandre Soljenitsyne est mort. Au-delà de l’homme, avec lequel est sans doute morte une grande partie de l’irremplaçable âme russe ; au-delà du clown mi-blanc, mi-noir capable d’idolâtrer ce qu’il a toujours abhorré, ou vice versa ; au-delà du Batman toujours prêt, par haine de tous les systèmes, à jouer au joker et à s’en amuser, Alexandre Soljenitsyne est finalement un nom générique. Un nom commun que tous les dictionnaires ou toutes les encyclopédies du monde seraient bien inspirés d’inclure dans leurs pages. Un(e) Soljenitsyne deviendrait ainsi cet homme ou cette femme prêts à combattre à mains nues, juste armés d’art et de vérité, de beau et de bon, l’hydre aux mille têtes : un régime totalitaire. Un(e) Soljenitsyne serait ainsi cet homme ou cette femme prêts à dire, avec sérénité, qu’ils accompliront leur mission en toutes circonstances, et même dans la tombe, parce que leur action sera encore plus forte, plus indiscutable qu’eux vivants. Alexandre Soljenitsyne est mort. Au Liban, il y a eu, il y a et il y aura des petits frères, des fils, des petits-fils, des descendants d’Alexandre Soljenitsyne – ici, ce ne sont pas les Soljenitsyne qui manquent. Ici, c’est même une maternité, une couveuse grandeur nature où ceux-là naissent et apprennent à respirer : tout ici, de la géographie à la mentalité, de l’histoire à l’ADN, tout est fait pour. Tout s’y prête tellement naturellement. Ici, et en se limitant à l’histoire contemporaine, des centaines de Soljenitsyne ont donné leur vie pour bouter l’occupant israélien et l’empêcher de retourner ; des centaines d’autres ont offert la leur pour chasser l’occupant syrien et/ou combattre le régime vassal – ce qui est impensable, et fou : ces deux entités qui ont regardé les yeux grands ouverts leur dignité se faire violer, ces deux entités matriculées héroïques à vie n’ont jamais, au grand jamais pensé poser pour la même photo, partager leurs expériences respectives, fonder une association matrice. Impensable et fou… Alexandre Soljenitsyne est mort. Israéliens et Syriens en principe renvoyés chez eux, les Soljenitsyne d’ici devraient en principe prendre quelques vacances, respirer enfin, se reposer tout bêtement. Bien sûr que non : tout est à faire. Plus que jamais, et probablement pour toujours, le Liban a besoin de tous ses Soljenitsyne. Pour se battre, comme le prix Nobel, contre l’intérieur. Se battre pour que ce pays ne disparaisse pas dans quelque triangle des Bermudes, entre Irak, ex-Yougoslavie et wilayet el-faqih. Pour que ce pays reste cette oasis mégafragile, mais oasis quand même, perdue au milieu d’un monde arabe qui fait un pas en avant et vingt en arrière. Pour que ce pays ne sombre pas dans un jihad – quel qu’il soit. Pour que ce pays ne devienne pas le fossoyeur des libertés, toutes les libertés, publiques et privées. Des Soljenitsyne au cœur de chaque communauté, pour que celles-ci ne se transforment pas, l’une après l’autre, en autant de fédérations. Des Soljenitsyne à l’intérieur du 14 Mars, certes, évidemment, mais aussi, mais surtout, à l’intérieur d’un 8 Mars qui, à défaut d’arguments, à défaut de principes, à défaut de (pré)visions, ne survit et n’engrange que grâce au létal, au cancéreux privilège auquel il ne renoncera jamais : les armes du Hezbollah. Alexandre Soljenitsyne est mort. Et il sourit.
Trente-deuxième semaine de 2008.
Alexandre Soljenitsyne est mort.
En regardant d’un œil paresseux son ancien tortionnaire/nouvel ami Vladimir Poutine se plier obséquieusement en douze devant son catafalque, il a dû sourire. Sourire aussi en écoutant, d’un quart de tympan, une flopée de bas-bleus lui dresser des panégyriques bling-bling, disséquer, petits bourgeois gentilshommes, son parcours, ses œuvres, sa pensée – des vers de terre qui veulent tutoyer une étoile. Sourire aux côtés de quelques-uns de ces tsars remixés à ses propres fantasmes d’une Russie mythique et avec lesquels il aurait bien aimé partager quelques vodkas ; de ces tsarines livides et languissantes à qui il aurait volontiers montré ses cicatrices de zek absolu, de survivant de tous les goulags. Sourire avec sa main posée sur celle de...