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Trous de mémoire

Fin de l’isolement international ; vaste réhabilitation française et, par voie de conséquence, européenne ; relance du processus de paix avec Israël, reprise même du dialogue avec les États-Unis, bien qu’à un niveau qualifié de purement académique ; amorce de normalisation enfin avec le Liban. S’agissant d’un régime aussi autoritaire que celui de Syrie, on ne sait trop si une aussi belle collection de succès diplomatiques peut être attribuée aux seules aptitudes professionnelles d’un Walid Moallem. Ce qui est sûr en revanche, c’est que le ministre syrien des AE excelle dans l’art subtil de l’emballage, surtout quand on en vient à la question libanaise. À la manière de la fameuse main de fer dans un gant de velours, c’est d’un ton bonhomme, suave, doucereux, que ce personnage tout en rondeurs s’applique à enrober les thèses les plus outrecuidantes de son gouvernement. Particulièrement édifiants à ce sujet sont les souhaits formulés lundi, à Beyrouth même, par Moallem, venu remettre au président Michel Sleiman une invitation officielle à se rendre à Damas. Le ministre a bien évoqué la nécessité d’une relation entre partenaires désormais égaux. Il a même fait devoir de réalisme en relevant qu’il aura fallu l’élection d’un président de consensus au Liban, puis la formation d’un gouvernement d’union nationale, pour que redevienne possible le dialogue, alors que les choses se passent bien plus simplement du côté syrien, le tout-puissant raïs n’ayant guère à s’encombrer en effet de scrupules de cette sorte. Cela c’est, bien sûr, l’affaire des Syriens. Ce qui n’est certes pas de leurs affaires en revanche, ce qui sonne désastreusement mal à l’heure où l’on est censé faire étalage de bonnes et pures intentions, ce sont les espérances qu’a placées Moallem dans les élections législatives – libanaises ! – du printemps prochain : le verdict des urnes devant, selon lui, remettre notre pays sur la bonne voie. L’argument démocratique brandi en vue de réassujettir le Liban à un pouvoir rien moins que démocratique, qui dit mieux en matière de raffinement ? On notera avec une amère satisfaction, par contre, que le bref séjour libanais de Moallem aura été l’occasion de réinsérer, au cœur du contentieux libano-syrien, l’affaire des centaines de citoyens détenus sans jugement, depuis des décennies parfois, en Syrie. Qui a attendu trente ans peut patienter quelques semaines encore : pour regrettables de froideur et de détachement qu’ils puissent paraître à l’égard des familles de disparus manifestant lundi au passage de son convoi, ces propos du ministre syrien sont, tout compte fait, bienvenus. Ils constituent en effet une quasi-reconnaissance, la toute première du genre, de la réalité de tous ces morts-vivants dont Damas s’obstinait jusqu’à ce jour à nier l’existence. On s’insurgera en revanche contre l’inqualifiable brutalité, brutalité d’une ère que l’on croyait révolue, dont ont usé les forces de l’ordre contre des manifestants qui ne cherchaient qu’à se faire voir et entendre de l’hôte du jour. Car on ne frappe pas à coups de crosse des mères en désarroi ; et on ne le fait surtout pas sous l’œil implacable des caméras de télévision, quand on a assisté en simple spectateur à des désordres autrement plus sanglants. Pour réparer cette bavure, il faudra davantage qu’une audience présidentielle accordée aux proches des disparus. Pour le chef de l’État qui rencontrera dans les tout prochains jours son homologue syrien, le sombre dossier des détenus devrait être tout aussi prioritaire que celui d’une sereine mais sérieuse révision des accords dits de fraternité et de coopération, et qui étaient autant de contrats léonins. Dès lors, ce n’est pas trop demander que la République entière soit là, à l’aéroport ou à la frontière, dans le même esprit de cohésion démontré lors du retour des détenus en Israël, le jour béni où émergeront des limbes de l’horreur les séquestrés de Syrie. Quid, enfin, de ceux qui ne reviendront plus jamais, de tous les martyrs de l’indépendance tombés ces dernières années ? Bien qu’obéissant à une imparable nécessité, le pari de la normalisation tient moins en réalité à un échange d’ambassadeurs ou à une délimitation de la frontière terrestre qu’à un changement drastique des mentalités, comme du comportement syrien vis-à-vis du Liban. Qu’on veuille l’admettre ou non – et en attendant les conclusions de l’enquête internationale sur les assassinats et attentats commis contre le Liban –, c’est sur une lourde ambiguïté, pour ne pas dire une monumentale hypocrisie, compte tenu des lourdes présomptions pesant sur les SR syriens (nous savons, ils savent que nous savons, mais on fait comme si...), que repose en effet l’actuelle reprise du dialogue. À défaut de regrets publics pour un passé chargé de violences, ce sont des garanties pour l’avenir que doit s’efforcer d’obtenir, dans l’intimité des entretiens de Damas, le président Sleiman. Ce n’est pas en enterrant la vérité que l’on peut faire germer la confiance. Et aucune maison n’est habitable quand il y a foule de cadavres dans les placards. Issa GORAIEB
Fin de l’isolement international ; vaste réhabilitation française et, par voie de conséquence, européenne ; relance du processus de paix avec Israël, reprise même du dialogue avec les États-Unis, bien qu’à un niveau qualifié de purement académique ; amorce de normalisation enfin avec le Liban.
S’agissant d’un régime aussi autoritaire que celui de Syrie, on ne sait trop si une aussi belle collection de succès diplomatiques peut être attribuée aux seules aptitudes professionnelles d’un Walid Moallem. Ce qui est sûr en revanche, c’est que le ministre syrien des AE excelle dans l’art subtil de l’emballage, surtout quand on en vient à la question libanaise. À la manière de la fameuse main de fer dans un gant de velours, c’est d’un ton bonhomme, suave, doucereux, que ce personnage tout en rondeurs...