Peut-on vraiment liquider, en l’espace d’un week-end euro-méditerranéen vécu au pas de charge et qui a tourné au happening, un rébus historique aussi complexe que la relation triangulaire France-Liban-Syrie ? Bien sûr que non. Mais si, pour toute chose, il faut nécessairement un début, c’est à sa juste valeur – rien qu’un premier pas, mais un bon pas quand même – qu’il convient d’évaluer l’annonce faite à Paris d’un prochain échange d’ambassadeurs entre Beyrouth et Damas.
L’œuvre du temps, l’évolution des idées, la greffe israélienne et l’afflux de réfugiés qu’elle a entraîné, le choc des idéologies, mais aussi les bouleversements démographiques, les rééquilibrages communautaires, les faits accomplis qui se sont succédé sur le terrain : avec tous ces développements des dernières décennies, on est bien loin du contexte dans lequel la puissance mandataire française proclamait, en 1920, l’État du Grand Liban. Ainsi, de là où elle se posait en protectrice des maronites, la France se veut désormais l’amie de toutes les communautés libanaises, de même qu’elle revendique l’amitié de tous les pays de la région. Et il se trouve bien peu de Libanais aujourd’hui pour réclamer ouvertement, comme le firent leurs aïeux, le rattachement à la Syrie, encore qu’une vision commune du Liban, de sa place et de son rôle dans la région reste plus que jamais hypothétique.
Reste à savoir si la Syrie, qui s’est constamment plainte d’avoir été injustement amputée de sa province libanaise, qui a longtemps brandi le slogan d’un seul peuple dans deux États, a réellement changé. Et si elle a changé d’assez effective et perceptible manière pour mériter tout ce flot de médailles que le fonceur, le briseur de tabous qu’est Nicolas Sarkozy lui a généreusement décernées. Généreusement, avec prodigalité même, mais non sans quelque gêne. La présence, en effet, au premier rang de la tribune officielle du 14 Juillet, du chef d’un régime aussi notoirement répressif que celui de Syrie a profondément heurté les organisations de défense des droits de l’homme, mais aussi une armée française qui a abondamment versé le tribut du sang au Liban. Incroyables de maladresse, à cet égard, sont les précisions qu’a cru bon de fournir une source de l’Élysée en soulignant que l’attentat du Drakkar était imputable à l’Iran, et non à la Syrie : cette dernière étant (seulement ?) responsable, en revanche, de l’assassinat de l’ambassadeur Louis Delamare...
Pour en revenir à la question des rapports diplomatiques, l’annonce de Paris, tenue pour historique, n’entrera effectivement dans l’histoire que si elle est assortie d’un changement radical des mentalités, comme des comportements. Car s’il est vrai qu’on ne noue guère de tels rapports avec une entité qu’on ne reconnaît pas, une telle procédure ne met pas forcément un terme à certaines espérances inavouées, car inavouables. Que persiste le flou, et une ambassade syrienne à Beyrouth ne serait rien d’autre en définitive qu’une vaste officine de moukhabarate interférant dans les moindres détails de la vie publique comme du temps de la République arabe unie (syro-égyptienne) ; une machine à subversion fonctionnant confortablement du plus près ; une base d’opérations on ne peut plus centrale jouissant, de surcroît, de cette immunité diplomatique qui est l’aubaine des espions affublés du titre d’attachés culturels !
Comme naguère pour Henri IV qui s’était soumis à la contrainte d’une messe, la consécration de Paris aurait bien valu de solides garanties de la part d’une Syrie émergeant victorieusement d’un long isolement international : la garantie que la frontière avec le Liban commencera par être délimitée avant que d’être respectée, et que cesseront à tout jamais les infiltrations de combattants et d’armements ; la garantie que la Syrie cessera de s’ingérer dans nos affaires domestiques ; la garantie que la Syrie, si elle est bel et bien incontournable dans la recherche de la paix régionale, n’aura plus à gérer à son gré la paix civile au Liban ; la garantie enfin et surtout que l’ère des violences est révolue, et cela quelque sévère ou indulgente que puisse s’avérer la justice internationale saisie des attentats criminels perpétrés contre notre pays.
On ne peut pas enterrer d’aussi vieux contentieux, d’aussi insolentes convoitises, d’aussi tenaces aigreurs et rancœurs sous un tapis d’ambiguïtés toutes fraîches.
Issa GORAIEB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Peut-on vraiment liquider, en l’espace d’un week-end euro-méditerranéen vécu au pas de charge et qui a tourné au happening, un rébus historique aussi complexe que la relation triangulaire France-Liban-Syrie ? Bien sûr que non. Mais si, pour toute chose, il faut nécessairement un début, c’est à sa juste valeur – rien qu’un premier pas, mais un bon pas quand même – qu’il convient d’évaluer l’annonce faite à Paris d’un prochain échange d’ambassadeurs entre Beyrouth et Damas.
L’œuvre du temps, l’évolution des idées, la greffe israélienne et l’afflux de réfugiés qu’elle a entraîné, le choc des idéologies, mais aussi les bouleversements démographiques, les rééquilibrages communautaires, les faits accomplis qui se sont succédé sur le terrain : avec tous ces développements des...