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Actualités - Opinion

Impression Les petits retours

Ils arrivent, les «?oncles d’Amérique?», c’est la saison. Autrefois, ils partaient sans se retourner. Ils prenaient des paquebots comme d’autres se pendaient au noyer du jardin. Ils appelaient «?Amérique?» le terminus de la mer, le dernier port où ils étaient déversés. Parfois l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud, le Mexique, la Patagonie, n’importe, pourvu que ce soit loin, n’importe où hors du monde. Les émigrés ne revenaient pas, ou rarement. On en connaît qui emportaient un transistor, croyant qu’il chanterait encore en arabe par-delà l’océan. Ils bassinaient leur progéniture des rêves de «?là-bas?», du village, de cette terre qui les a trop tôt sevrés. Leur fortune faite, les descendants venaient parfois faire un tour au pays, histoire de toucher du doigt le mythe familial. Ils avaient les poches pleines de dollars pour conjurer la pauvreté originelle. Le billet vert n’avait pas son pareil pour vous réparer une racine coupée à vif, reconstruire une identité perdue. Plus ils en distribuaient, plus leur parentèle s’étoffait. Ainsi bardés de protégés, ils se sentaient tout puissants. Tel était dans les années soixante l’archétype de l’oncle d’Amérique?: une figure positive et joviale qui s’extasiait de tout. Persuadé que ce petit village de 10?452 km2 était la ferme qui vit naître son père, il essayait les quelques mots appris avec l’accent d’origine sur ses compatriotes d’un été, s’étonnant de la diversité des dialectes sur un si petit territoire. Un romantique, en qui le moindre coucher de soleil, le moindre sourire de la lune soulevait d’ancestrales nostalgies. J’ai eu un oncle d’Amérique. Il venait du Mexique. Son arrivée annonçait la fin de l’année scolaire. Il louait une suite au Phoenicia avec vue sur la mer où le soleil, en se couchant, faisait Pschitt. Au milieu du salon, il étendait une nappe à terre où il déversait à notre intention toutes les nourritures prohibées?: amandes et prunes vertes, glaces artisanales, ces choses qui aux yeux de ma mère avaient pour nom crypté typhoïde ou choléra. Nous sortions pourtant indemnes de cette expérience gastronomique. Lui, protégé des foudres maternelles par sa faconde irrésistible, et nous par notre volonté farouche de ne pas trahir d’un vulgaire mal de ventre cette belle complicité. Plus tard, la race des oncles d’Amérique s’est dévoyée. Moins enclins à l’humour, pétris de cette rationalité qui nous fait défaut, les émigrés ont mué expatriés. Ils vivent toujours ailleurs, mais tout près, ou à des distances que l’avion a depuis longtemps abolies. Le pays natal est devenu pays banal. Rendu accessible, il a quitté la sphère du rêve?; et les «?locaux?» que nous sommes, celle de l’indulgence. Contrairement à leurs prédécesseurs, les «?expats?» se méfient des nourritures vertes, du trop frais, du trop cru, du trop artisanal, des taxis, des routes, des ascenseurs, des balcons, des courants d’air, des effusions. Ils craignent la tourista, preuve qu’ils viennent en touristes, qu’ils ont consommé leur rupture, qu’ils refusent l’immersion. C’est pourtant dans cette eau canaille que notre métal fut trempé, à elle que nous devons notre immunité légendaire. Au loin, parfois, on s’en souvient. Fifi ABOU DIB
Ils arrivent, les «?oncles d’Amérique?», c’est la saison. Autrefois, ils partaient sans se retourner. Ils prenaient des paquebots comme d’autres se pendaient au noyer du jardin. Ils appelaient «?Amérique?» le terminus de la mer, le dernier port où ils étaient déversés. Parfois l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud, le Mexique, la Patagonie, n’importe, pourvu que ce soit loin, n’importe où hors du monde. Les émigrés ne revenaient pas, ou rarement. On en connaît qui emportaient un transistor, croyant qu’il chanterait encore en arabe par-delà l’océan. Ils bassinaient leur progéniture des rêves de «?là-bas?», du village, de cette terre qui les a trop tôt sevrés. Leur fortune faite, les descendants venaient parfois faire un tour au pays, histoire de toucher du doigt le mythe familial. Ils...