On le sait depuis Nemrod, fondateur de l’empire de Babylone et grand chasseur devant l’Éternel : à vouloir courir deux lièvres à la fois, on risque, au mieux, de rater sa double cible, au pire d’être atteint de GSD (grave strabisme divergent). Les Américains se rendent-ils compte qu’en Irak et en Afghanistan, ce n’est pas demain la veille qu’ils pourront voir leur président – George W. Bush ou son successeur – se faire photographier à bord d’un porte-avions, sous une énorme banderole portant l’expression victorieuse : « Mission accomplished. »
Les responsables du Pentagone sont devenus insomniaques depuis la publication, il y a peu, d’un rapport indiquant qu’en pays pachtoune, l’insécurité a gagné des régions jadis réputées stables, que dans les seules zones orientales les attaques accusent un bond de 40 %, que les islamistes s’enhardissent désormais jusqu’à s’en prendre à d’importants campements autrefois réputés hors d’atteinte, utilisant pour cela des armes de plus en plus sophistiquées, comme ils l’ont fait lors de la libération de 1 200 détenus de la prison de Sarposa. C’est le général Jeffrey J. Schloesser, récemment nommé commandant des forces opérant dans le secteur oriental, qui a donné lecture, lors d’une conférence de presse, de larges extraits du document, dont les conclusions contredisent les propos de Robert M. Gates, secrétaire à la Défense, lequel faisait état de succès remportés par les troupes américaines et leurs alliés de l’OTAN. Pour les six premiers mois de l’année en cours, les pertes US ont dépassé le chiffre de 50 hommes – dont 39 pour le seul mois de juin – contre 28 pour la période correspondante de 2007.
Bien sûr, il y a le fait que la coalition manque cruellement d’effectifs, que les 700 soldats promis par Nicolas Sarkozy ne représentent qu’une infime partie des trois brigades (10 000 soldats) supplémentaires nécessaires à l’amélioration de la situation sur le terrain, enfin que la mauvaise volonté du voisin pakistanais est manifeste, qui passe des accords secrets avec des groupes de talibans quand il ne leur assure pas un véritable sanctuaire dans des localités frontalières. Mais il n’y a pas que cela. Les anciens maîtres du pays ont fondamentalement modifié leurs tactiques, recourant plus souvent que par le passé à une guérilla basée sur ce que l’on appelle en jargon militaire américain l’« IED warfare » (pour « Improvised explosives devices »), autrement dit des bombes faites de bric et de broc contre lesquelles la technologie moderne se révèle impuissante.
Face à un enlisement qui chaque jour se concrétise davantage, les militaires, et à leur tête l’amiral Michael G. Muellen, chef d’état-major interarmes, tentent d’obtenir des responsables civils l’« afghanisation » d’une stratégie à leur sens trop « irakisée ». Ils font valoir que l’effort initié en janvier 2007 – le fameux « surge » du chef de la Maison-Blanche – semble avoir porté certains fruits, notamment une baisse sensible des pertes dans les rangs des GI. Le revers de la médaille, c’est que ce succès militaire (tout relatif, il importe de le reconnaître) ne s’est pas accompagné de l’élaboration d’un plan clair pour l’édification d’un nouvel Irak. Il y a dix mois, un groupe d’experts mis sur pied par l’Institut US pour la paix définissait cinq objectifs à ce qui fut l’opération « Shock and Awe », vieille maintenant de cinq ans et demi : empêcher que le pays d’entre les deux fleuves ne devienne la plate-forme de lancement du terrorisme international ; rétablir la crédibilité et le prestige de Washington ainsi que sa capacité d’action à l’échelle mondiale ; améliorer la stabilité régionale ; limiter l’influence iranienne ; aider à créer une Mésopotamie unie et indépendante.
Que voit-on aujourd’hui : l’extrémisme ne s’est jamais aussi bien porté et avec lui l’antiaméricanisme ; l’influence yankee se réduit comme peau de chagrin à mesure que l’instabilité s’étend, par-delà le Proche-Orient, à l’ensemble du Moyen-Orient, grandement aidée en cela par Mahmoud Ahmadinejad. Dans certaines provinces irakiennes, les arrangements passés avec des tribus sunnites pour contenir l’instabilité de la population ont débouché sur un déplorable bazarlik qui voit des chefs coutumiers se disputer la palme d’un retournement souvent double quand il n’est pas triple… Dans le camp chiite, si Moqtada Sadr fait depuis quelque temps le gros dos, c’est uniquement dans l’attente de jours meilleurs et d’une prise de position de l’ayatollah Ali Sistani.
Ainsi vogue, en ces jours incertains, la galère américaine, ballottée par les vagues contraires, pratiquement sans timonier en cette année d’une élection présidentielle qui voit les deux adversaires avancer des plans de règlement diamétralement opposés et également inconsistants.
Oh oui, dans son repaire de Kandahar, Oussama Ben Laden – mais pas le monde - peut dormir tranquille.
Christian MERVILLE
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Les responsables du Pentagone sont devenus insomniaques depuis la publication, il y a peu, d’un rapport indiquant qu’en pays pachtoune, l’insécurité a gagné des régions jadis réputées stables, que dans les seules zones orientales les attaques accusent un...