«Si je prends un ton confessionnel, reniez-moi. » Cette petite phrase a été lancée par le général Michel Aoun dans le discours qu’il a prononcé le 7 mai 2005, quelques instants après son retour d’exil, devant des milliers de partisans rassemblés pour l’accueillir à la place des Martyrs. Ces partisans, ou plutôt une partie d’entre eux, ont sans doute oublié cette recommandation. Car depuis, le chef du CPL ne cesse de se positionner en leader chrétien incontestable, voire en seul leader chrétien du pays. Et le coup d’envoi de la Rencontre chrétienne nationale, vendredi dernier, est en quelque sorte l’aboutissement du positionnement confessionnel du général Aoun qu’il répudiait pourtant le 7 mai 2005.
Mais là n’est pas le fond du problème. Le général Aoun n’en est pas à une contradiction, à une « bizarrerie » politique près. Qu’on le veuille ou non, qu’il le veuille ou non, le chef du CPL est en définitive bel et bien un leader chrétien et, à ce titre, il est naturel qu’il agisse en conséquence. La petite phrase lancée à la place des Martyrs le jour de son retour de Paris est sans doute à inscrire au compte d’un certain populisme démagogique qui a été assidûment au menu de ces trois dernières années. Le fond du problème réside non pas dans ce positionnement confessionnel, mais dans le positionnement politique, au sens large (et stratégique) du terme, du chef du CPL. Dans ce même discours du 7 mai 2005, le général Aoun relevait que « les plus hautes instances internationales ont rétabli aujourd’hui au Liban son indépendance, sa liberté et sa souveraineté ». Cette gratitude manifestée publiquement à l’égard des « instances internationales » (en l’occurrence les États-Unis et la France, principalement) pour leur contribution décisive au processus de recouvrement de l’indépendance politique du Liban était naturel de la part d’un responsable qui a témoigné en 2003 devant le Congrès US dans le cadre du Syria Accountability Act. Or, c’est cette même administration US, c’est cette même politique américaine moyen-orientale qui a initié le Syria Accountability Act, que le général Aoun a vivement critiquée dans son discours de vendredi dernier, à l’occasion de la formation du Rassemblement chrétien de l’opposition.
Sans cette politique US au Moyen-Orient qu’il a stigmatisée avec autant de ferveur le 4 juillet, et qui n’a pourtant pas changé dans ses grandes lignes depuis un certain 11 septembre 2001, le général Aoun n’aurait jamais pu prononcer son discours à l’hôtel Royal. Il n’aurait même pas pu être présent au Liban, en toute liberté, à la tête de son courant politique et d’un important bloc parlementaire. C’est à ce niveau que se pose tout le problème du nouveau positionnement politique du chef du CPL. Il ressort en effet de son dernier discours un alignement contre nature sur deux options fondamentales : d’une part, une hostilité ouverte envers une stratégie américaine dont le leitmotiv depuis 2004, en ce qui concerne le Liban, n’a jamais cessé d’être le recouvrement de la liberté, de la souveraineté et de l’indépendance du Liban, la fin de l’occupation syrienne et des ingérences étrangères, et la nécessaire édification d’un État central fort et souverain ; et, d’autre part, un soutien sans faille, sans réserves, sans aucun recul ou esprit critique, au Hezbollah, à la « Résistance », et à sa ligne de conduite sur la scène locale.
Dans cette allocution du général Aoun, le 4 juillet, pas un mot, pas une allusion, sur l’attitude de Damas à l’égard du Liban. Une attitude qui est loin d’avoir été particulièrement constructive au cours de ces trois dernières années. Parallèlement à une franche lecture critique de la politique US au Moyen-Orient, pas une insinuation, pas une ébauche même de commentaire sur les ingérences iraniennes flagrantes au Liban, sur les déclarations répétées des dirigeants iraniens, du guide suprême de la révolution islamique, Ali Khamenei – adopté comme wali el-fakih par le Hezbollah – au sujet de la volonté de Téhéran de « défaire l’Amérique au Liban ». Pas un mot sur l’évidente et indéniable détermination du pouvoir syrien et du régime des mollahs en Iran à transformer le Liban en champ d’affrontements avec l’Occident, en terrain d’expérimentation de l’épreuve de force engagée avec la communauté internationale.
À lire le discours du général Aoun, il ressort que les facteurs syrien et iranien n’existent ni de près ni de loin sur la scène libanaise, ils n’ont absolument aucun impact, direct ou indirect, sur le cours des événements ou sur le pouvoir de décision de certaines factions locales. Il n’est même pas fait mention du rôle de la Syrie et de l’Iran. Tous les maux viennent de la politique américaine. Tous ? Non… Car pour le général Aoun, l’un des problèmes majeurs qui aggrave et complique la situation au Liban et la crise libanaise réside dans « le manque de compréhension » et « l’ignorance » manifestés par certaines « composantes de la société libanaise » à l’égard des développements en cours sur l’échiquier régional. La crise libanaise est ainsi due exclusivement, aux yeux du chef du CPL, à la ligne de conduite de l’administration US mais aussi à « l’ignorance » de certains Libanais, donc à une faille purement interne.
Parallèlement au mutisme total et absolu observé à l’égard de la politique « libanaise » de la Syrie et de l’Iran, le soutien marqué à la Résistance va jusqu’à proclamer, pour la première fois, un appui sans réserves à la guerre de juillet 2006 déclenchée unilatéralement par le Hezbollah et dont les conséquences multiples demeurent incommensurables. Une guerre provoquée, souligne de surcroît le chef du CPL, par un « incident » à la frontière libano-israélienne. Cette banalisation poussée à l’extrême des faits majeurs en rapport avec le problème libanais est d’ailleurs l’une des caractéristiques du comportement de certains responsables du courant aouniste. Cette banalisation outrancière, adoptée comme tactique de défense – faute d’arguments crédibles et convaincants –, est appliquée par le général Aoun et ses adjoints lorsque sont soulevés des problèmes aussi cruciaux et graves que l’impact de la wilayat el-fakih, la portée de la doctrine et du projet supranational du Hezbollah, la contre-offensive menée par la Syrie au Liban depuis le printemps de Beyrouth et les visées iraniennes sur la scène locale.
L’analyse de contenu du discours du 4 juillet illustre parfaitement de quelle façon l’alignement du général Aoun sur l’axe Téhéran-Damas est noyé, dilué, dans un laïus axé sur une apparente défense des droits de la collectivité chrétienne. Quitte à renier la teneur du discours du 7 mai 2005. Ce positionnement constitue surtout une rupture avec les constantes historiques et traditionnelles chrétiennes qui, au fil des siècles, ont jalonné l’histoire non seulement des chrétiens, mais aussi de l’entité libanaise.
Entre la communauté internationale – dynamisée par les États-Unis, la France et l’Union européenne – et l’axe syro-iranien, le général Aoun invite implicitement les chrétiens à s’engager sur la seconde voie. Mais c’est un peu vite oublier l’action de ces jeunes universitaires à qui le chef du CPL a rendu hommage le 7 mai 2005 pour leur « résistance pacifique » qui a contribué à paver la voie au printemps de Beyrouth… À cette révolution du Cèdre combattue depuis trois ans par les nouveaux alliés « éternels » et « stratégiques » de Rabieh.
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Mais là n’est pas le fond du problème. Le général Aoun n’en est pas à une contradiction, à une...