Est-ce depuis que les chrétiens l’ont désertée, laissant les intégristes tricoter entre eux leurs petites guerres et leur intolérance endémique ? Tripoli s’est recroquevillée sur son ombre. Que se passe-t-il dans cette ville devenue insulaire, où les femmes ont disparu du paysage, où l’activité sociale se résume à se surveiller entre voisins ? Pourquoi ici plus qu’ailleurs l’esprit de la guerre, son économie et ses mœurs refusent-ils d’abdiquer ? C’est que la paix est synonyme de retour à la démocratie, et que la démocratie n’est pas faite pour les clans, leur hiérarchie particulière et leurs lois parallèles. La paix, c’est aussi le retour à la civilisation, l’intrusion du touriste, l’ouverture à l’Occident. Tant de menaces dont on préfère se prémunir. À Tripoli, on fait la guerre parce qu’on a peur. Peur que change ce mode de vie où les hommes trouvent leur compte, peur de devoir s’adapter à la différence et d’y perdre son âme. Sans doute, à un moment prématuré de son histoire et de son évolution, cette ville a-t-elle été prise de court par la modernité ? Voilà qu’elle remet ses compteurs à zéro. Il lui faudra du temps pour décider, soit de se figer définitivement dans ses traditions, soit d’accepter l’air du large que la mer à ses côtes brasse pour personne.
Sur le tronçon d’autoroute qui relie Saïda à Tyr, on peut traverser plusieurs kilomètres sans voir âme qui vive. Un paysage latin, bordé de cyprès et de pins maritimes. Puis, sous une rangée d’arches célébrant la victoire de la Résistance, sans doute placées aux endroits mêmes où les généraux de Rome passèrent triomphants, la ville commence à s’ouvrir. Des centres commerciaux démesurés, des supermarchés géants annoncent une cité surpeuplée. Mais c’est une agglomération modeste qui aligne des barres de béton cancéreux le long de sa corniche. Celle-ci est réaménagée de frais. Un large trottoir dallé offre des poses le long de la promenade. Le soir venu, à l’heure où la chaleur et le désœuvrement poussent les habitants hors de chez eux, les familles s’installent sur les bancs publics face à la mer. Les filles se font belles. Elles grignotent des pépins de pastèques dont les débris s’amoncellent à leurs pieds. On dirait des oiseaux en cage. Les hommes observent en tirant sur leur pipe à eau. Les plus fougueux font la parade. Ils sillonnent la rue à grosses pétarades sur leur vespa qui se cambrent au passage d’un tendron. D’autres font rugir les moteurs épuisés d’une vieille caisse croulant sous les enjoliveurs. Les vitres noires s’ouvrent pour laisser échapper les vibrations infernales de la sono, preuve qu’ils existent, preuve qu’ils en ont. Bientôt le soleil rassemblera ses feux. Il sera l’heure de rentrer. Qu’il est épuisant de vivre entre soi ! Tyr, de sel et d’ennui pour ses habitants, une ville magique pour ceux qui passent. Un joyau au potentiel de Côte d’Azur, la densité en plus, l’histoire et l’émotion sous chaque pas.
Beyrouth à présent, qui ne comprend pas ce qu’il lui arrive. Ni pourquoi la guerre ni pourquoi la paix. Contrairement aux autres villes du Liban, ici, on n’est pas réticent au brassage, pourvu que personne ne se mêle de monter les quartiers les uns contre les autres. Une sorte de fatalisme conditionne les comportements. Là où les parcmètres ont remplacé les valets parking, les valets restent en poste pour gérer les parcmètres. Qu’une route ait été coupée pour cause de travaux, ou d’occupation arbitraire par des manifestants, l’habitude de l’emprunter se perd pour longtemps. Même ouverte, on la contourne. En cas de tirs de joie, on évite les axes où sévirent les tireurs embusqués pendant la guerre. C’est toujours là que tomberont les balles perdues. Rien ne se crée à Beyrouth, mais tout se transforme, tout s’adapte à la situation du moment. Dans les cafés, il y a belle lurette qu’on évite les sujets qui fâchent. Les conversations politiques, virulentes il y a quelques mois, ont laissé place à une sorte d’indifférence. Il ne reste plus que quelques proches intéressés pour servir de claque aux zaïms. Les autres, désabusés, tentent de récupérer le temps et l’argent perdus à attendre que leur camp l’emporte. Beyrouth a mûri sous les klaxons des embouteillages, le gémissement des grues des chantiers, les explosions des attentats, la rage des combats de rues. Elle se languit après ses nuits électriques, ses touristes, ses spectateurs, ses falbalas. Résiliente à force d’espérance. Incomprise, forcément.
Fifi ABOU DIB
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