Il est au journal un collègue qui a une peur bleue des séismes. On le comprendrait pour moins que ça, mais chez lui c’est une véritable phobie. Alors ses camarades ont pris le pli, à chaque secousse, un peu pour le narguer, un peu pour conjurer leurs propres craintes, de faire irruption dans son bureau pour hurler en chœur : « Ça y est c’est le “Big one”. »
Panique de notre victime préférée sous un tonnerre de rires, grosse colère mais défoulement garanti. Rendez- vous est alors pris pour la prochaine alerte en espérant qu’on en restera là, à une plaisanterie innocente, et que le ciel ne nous tombera pas, un jour, sur la tête ou, pour être plus précis, que le sol ne s’affaissera pas sous nos pieds.
Une anecdote pour une situation potentiellement dangereuse : les habitants de Srifa et des villages environnants, au Liban-Sud, n’apprécieraient sans doute pas, eux qui vivent, depuis des mois, la peur au ventre. La terre n’arrête pas, en effet, de trembler, les maisons se lézardent et de nombreuses familles ont pris le chemin de l’exode à défaut de s’installer sous des tentes.
Mais y a-t-il quelqu’un pour s’en préoccuper ? Quelqu’un a-t-il envisagé l’adoption de mesures d’urgence, la création de cellules de crises pour le cas où la situation évoluerait d’une manière dramatique ? Srifa c’est en quelque sorte un microcosme de ce que vit le pays à tous les niveaux, à tous les échelons : une population happée par les crises, l’une plus aiguë que l’autre, confrontée à des problèmes de véritable survie, un quotidien fait d’espoirs, mais surtout de désillusions et de frustrations.
Peu importe aux habitants de Srifa que le gouvernement en gestation comprenne deux ou quatre portefeuilles souverainistes, cinq ou sept de services et dix ou douze incolores, inodores, tout à fait inutiles. Ce qu’ils veulent, c’est être rassurés sur leur avenir, savoir que demain, s’il y a une catastrophe, leurs maisons seront reconstruites, que des emplois leur seront assurés, que leurs enfants pourront « descendre » à Beyrouth en toute sécurité.
Peu importe aux habitants de Tarik Jdidé, Barbour ou Mazraa que Fouad Siniora présente deux formules de gouvernement à Michel Aoun ou que celui-ci rue dans les brancards pour rendre la monnaie de sa pièce à Michel Murr. Ce qu’ils veulent, c’est savoir s’ils peuvent rester tranquillement dans leurs maisons, se réveiller le lendemain non au bruit des fusillades, mais au son du muezzin, c’est constater que les éléments armés ont vraiment disparu et que les forces sécuritaires les ont effectivement remplacés pour garantir leur droit élémentaire à une vie paisible.
Peu importe à l’ensemble des Libanais, chiites ou sunnites, maronites ou orthodoxes, majoritaires ou minoritaires, que les hommes politiques s’étripent jusqu’à la fin des temps, que leurs chefs adulés se prennent la grosse tête ou se mettent au service du wali el-fakih ou des fous de Dieu. Ce qu’ils veulent, c’est savoir si l’essence va continuer à flamber, s’ils sont condamnés à restreindre leurs déplacements, limiter leurs achats, se serrer la ceinture. Ils veulent savoir ce que l’État fera quand le baril de brut atteindra les 250 dollars, quelles mesures il prendra pour assurer le fuel-oil aux centrales électriques, pour trouver de nouvelles sources d’énergie. Qu’en sera-t-il alors du contrôle des prix, des soins de santé, de l’inflation, du réajustement des salaires ?
Perspectives angoissantes, interrogations lancinantes. À l’autre bout du fil, c’est évidemment le silence absolu. Les priorités sont ailleurs et les soucis d’un ordre tout à fait différent : combien de portefeuilles pour ce parti, combien pour l’autre, lequel est souverainiste, lequel est de services, peut-on satisfaire l’un sans fâcher l’autre ? Ainsi va la politique, ainsi se prépare l’avenir : en toute léthargie.
Mais attention au réveil : c’est dans la rue que l’unanimité se fera un jour. N’attendons pas alors le baril de brut à 250 dollars, il sera vraiment trop tard : « Big one » sera forcément au rendez-vous.
Nagib Aoun
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Il est au journal un collègue qui a une peur bleue des séismes. On le comprendrait pour moins que ça, mais chez lui c’est une véritable phobie. Alors ses camarades ont pris le pli, à chaque secousse, un peu pour le narguer, un peu pour conjurer leurs propres craintes, de faire irruption dans son bureau pour hurler en chœur : « Ça y est c’est le “Big one”. »
Panique de notre victime préférée sous un tonnerre de rires, grosse colère mais défoulement garanti. Rendez- vous est alors pris pour la prochaine alerte en espérant qu’on en restera là, à une plaisanterie innocente, et que le ciel ne nous tombera pas, un jour, sur la tête ou, pour être plus précis, que le sol ne s’affaissera pas sous nos pieds.
Une anecdote pour une situation potentiellement dangereuse : les habitants de Srifa et des villages...