C’est avec la plus grande sincérité, avec une spontanéité toute naturelle que les Libanais se réjouissent de la venue, aujourd’hui à Beyrouth, de Nicolas Sarkozy. Qu’il soit en effet de droite ou de gauche, exubérant ou introverti, friand de tête de veau ou de couvertures de magazines people, qu’il soit pratiquant ou athée, tout pensionnaire de l’Élysée est plus que bienvenu au Liban. C’est-à-dire sur une terre dont il est superflu de rappeler l’ancienneté, la profondeur et la diversité des liens qui l’unissent à une France perçue surtout, de nos jours – et c’est tout à fait à son honneur –, comme la patrie des droits de l’homme.
Ce président-là ne vient pas cette fois au Liban pour s’incliner devant des morts, français ou libanais, comme y fut douloureusement amené plus d’un de ses prédécesseurs. Il vient prodiguer caution et soutien à un État que la France porta en 1920 sur les fonts baptismaux, mais qui jamais n’arriva à surmonter un pernicieux mal de croissance, qui plus d’une fois faillit même y succomber, qui aborde tout juste, en ce moment, une nouvelle convalescence. Et puis cet hymne à la vie, Sarkozy ne vient pas l’entonner en solitaire : pour l’occasion, il a tenu à s’entourer des hommes qui partagent avec lui les responsabilités du pouvoir. Mieux encore, il a convié à cette mission de sympathie et de solidarité l’ensemble de la classe politique française, opposition comprise : invitants et invités démontrant, avec une noblesse que seule peut conférer une longue pratique de la démocratie, que le Liban n’est le domaine réservé d’aucun régime ou parti, que son sort est l’affaire, sinon la préoccupation de la France tout entière. Aux uns et aux autres, on en saura gré.
Cette paix libanaise qu’il vient saluer et conforter, Nicolas Sarkozy est bien conscient cependant qu’elle n’a pas encore dépassé le stade d’une belle, mais fragile promesse. Que cette paix a nécessité hier même l’intervention d’un secouriste qatari. Que deux semaines après les solennels engagements de Doha, des bandes armées continuent de sévir dans certaines rues de la capitale. Que les partis coupables consentent tout juste à se laver vertueusement les mains des agissements de leurs propres spadassins. Que l’insécurité ambiante retarde inévitablement comme on sait la formation, déjà laborieuse par définition, d’un gouvernement d’union nationale. Et enfin que cette insécurité diligemment entretenue constitue le plus insolent des camouflets qui puissent être administrés à un régime supposé fort, du fait de ses origines militaires, mais qui s’échine à négocier une énième réintronisation des forces chargées du maintien de l’ordre public.
Cette paix inachevée n’est pas, par ailleurs, un produit made in France. Ce n’est pas faute d’avoir essayé pourtant : l’Hexagone s’est mis en mouvement perpétuel, et des mois durant, le dossier libanais a accaparé les activités du ministre des AE Bernard Kouchner. Or, si la France n’a pas été avare de son énergie, elle aura donné à voir en revanche un étrange dysfonctionnement entre les principaux vecteurs de sa politique étrangère, pour ce qui est très précisément du dilemme syrien. C’est un fait que Nicolas Sarkozy a délibérément rompu avec la politique d’isolement longtemps pratiquée par Jacques Chirac à l’encontre du régime baassiste. Il l’a fait trop tôt, trop vite cependant, ne court-circuitant une première fois le Quai d’Orsay d’ailleurs que pour le regretter peu après, ne récidivant tout dernièrement que pour se poser des questions.
Toujours est-il que de là où était brandi le bâton sans que fût montré le moindre bout de carotte, c’est à une profusion de ces appétissants légumes que semble avoir donné lieu l’accord de Doha. Reprise des contacts à haut niveau, le président Assad attendu le mois prochain à Paris pour le sommet méditerranéen : d’avoir cessé d’entraver, des mois durant, l’élection d’un président libanais, d’avoir acquiescé au retour au pouvoir de sa bête noire Fouad Siniora suffit-il donc pour faire du régime syrien un partenaire absolument fréquentable, comme le laisse croire Nicolas Sarkozy dans son entretien à L’Orient-Le Jour ? Quelle garantie de bonne conduite a-t-elle pu être obtenue quant aux étapes futures d’une feuille de route dont il est fort clair déjà qu’elle est semée d’embûches ? Qu’en est-il de l’échange d’ambassades auquel Damas se remet à poser mille et une conditions, d’une coopération totale avec le tribunal international pour le Liban, d’une répudiation totale et définitive des effroyables méthodes des moukhabarate ?
Durant son séjour-éclair, le président Sarkozy se propose d’appeler à la concorde toutes les parties locales, de les inciter à faire corps avec l’État renaissant. C’est évidemment fort bien, et il faut croire avec lui qu’une page sombre de notre histoire pourra enfin être tournée. De leur illustre hôte, toutefois, les Libanais escomptent surtout une vigilance de tous les instants face aux vents contraires qui soufflent du dehors.
La page ne pourra vraiment être tournée qu’une fois jetées au bûcher toutes celles qui précèdent.
Issa GORAIEB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats C’est avec la plus grande sincérité, avec une spontanéité toute naturelle que les Libanais se réjouissent de la venue, aujourd’hui à Beyrouth, de Nicolas Sarkozy. Qu’il soit en effet de droite ou de gauche, exubérant ou introverti, friand de tête de veau ou de couvertures de magazines people, qu’il soit pratiquant ou athée, tout pensionnaire de l’Élysée est plus que bienvenu au Liban. C’est-à-dire sur une terre dont il est superflu de rappeler l’ancienneté, la profondeur et la diversité des liens qui l’unissent à une France perçue surtout, de nos jours – et c’est tout à fait à son honneur –, comme la patrie des droits de l’homme.
Ce président-là ne vient pas cette fois au Liban pour s’incliner devant des morts, français ou libanais, comme y fut douloureusement amené plus d’un de ses...