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Actualités - Opinion

Impression Un peu de Beyrouth

Depuis que les « événements » à répétition labourent leur ville, et bien que l’appellation Est-Ouest appartienne à un passé plus ou moins révolu, les habitants de Beyrouth ne se déplacent presque plus hors de leur quartier. Non pas que les riverains de part et d’autre soient hostiles à l’idée d’accueillir le touriste interne. Mais des décennies de nettoyage confessionnel, sinon culturel, ont fait leur ravage. Téméraire qui choisira d’habiter loin des « siens ». À peine franchi l’équateur de la ville, cette ligne de démarcation dite fictive, mais si présente dans les mentalités que chaque élection l’empêche de cicatriser, on se sent dans un pays différent. Différent, l’accent. Pointu, à Achrafieh, avec ses « i » toniques, ses voyelles détachées, moqué par les chansonniers comme un parler d’enfants gâtés, presque efféminé tant la matrice en est francophone (un homme, ça parle l’arabe plein la bouche, avec du vocabulaire). Traînant, à Basta où le « Guellaoui », la gouaille beyrouthine, aussi nonchalante qu’imagée, témoigne d’un art de vivre où se concentre l’ADN de la ville : celui du commerçant qui attend patiemment le chaland, et si Dieu veut, l’aubaine du jour, équipé d’un jeu de jacquet, d’un narguilé, d’une cafetière et d’une tapette à mouches. Cette panoplie redoutable est l’expression même de sa force tranquille. Farouche négociateur, il montre ainsi que le temps est son allié, et qu’aucune volonté ne lui fera lâcher son morceau à vil prix. Depuis que la mèche a été vendue, c’est cette même stratégie du narguilé (et corollaires) qui fait désormais trembler l’État. Plantez un bataillon de narguilés à l’aéroport ou au centre-ville, et à défaut de mouches, faites vibrionner quelques vespas pour bien marquer le territoire : il faudra des mois de négociations et d’interventions internationales pour libérer le passage. À côté de ça, le nucléaire iranien est déjà obsolète. Différente, la flore. Dans le secteur Hamra, une survivance de ficus pointe ses racines entre les dalles grasses des trottoirs. Avec la sublime haie de jacarandas de l’artère des Arts et Métiers et sa pluie mauve au mois de mai, ils sont les témoins vivants du processus d’urbanisation qui a commencé à cet endroit précis de la ville. On constate qu’à Achrafieh ou Gemmayzé, l’aménagement public s’est fait plus tard. Ici les arbres des rues sont jeunes, et les maisons anciennes qui restent se replient sur des jardins intérieurs. Il reste pourtant un très vieux sycomore à Rmeil, devant le siège des Kataëb. À l’entrée nord de la ville, il se contente de régler la circulation. Dans les rares terrains vagues, les bougainvillées s’agrippent, fleurs et épines, à des feuillus improbables qui se laissent faire en respect d’un accord tacite de convivialité. Sans doute doivent-ils y trouver leur compte. Les pins maritimes, ces parasols méditerranéens, ne sont plus jamais sortis de leurs parcs, curieusement. Tout se passe comme si la ville cherchait à les exclure, depuis qu’un émir en des temps lointains les a plantés en sentinelles, au vent du sud, pour repousser l’avancée des sables. Bientôt les pelleteuses achèveront de gommer les anachronismes. Au rythme où se reconstruit Beyrouth, les quartiers dateront tous de la même époque : celle du surpeuplement et des tours hâtives. Voilà qui réconciliera tout le monde, engloutissant dans une laideur fédératrice, heureux et malheureux, les stigmates du temps. Ce degré zéro de la ville détachée de son passé est déjà lisible dans les nouveaux quartiers récupérés sur les remblais. Qui habitera ce secteur aseptisé, sans odeurs, sans chaleur, sans amour et sans haine, sans passions, ni querelles, ni réconciliations ? Assurément pas les Beyrouthins. Finalement, cette ville compacte, vue du ciel comme un bloc indéchiffrable, totalement hermétique à l’étranger qui passe, obstinément rétive à toute codification de ses rues, se complait dans son désordre. Ce chaos la protège. Son enchevêtrement de venelles réservées aux initiés adore s’ouvrir au visiteur. Il n’y a qu’à demander. Fifi ABOU DIB
Depuis que les « événements » à répétition labourent leur ville, et bien que l’appellation Est-Ouest appartienne à un passé plus ou moins révolu, les habitants de Beyrouth ne se déplacent presque plus hors de leur quartier. Non pas que les riverains de part et d’autre soient hostiles à l’idée d’accueillir le touriste interne. Mais des décennies de nettoyage confessionnel, sinon culturel, ont fait leur ravage. Téméraire qui choisira d’habiter loin des « siens ». À peine franchi l’équateur de la ville, cette ligne de démarcation dite fictive, mais si présente dans les mentalités que chaque élection l’empêche de cicatriser, on se sent dans un pays différent.

Différent, l’accent. Pointu, à Achrafieh, avec ses « i » toniques, ses voyelles détachées, moqué par les chansonniers comme un parler...