Bientôt, il faudrait qu’ils nomment un intérimaire à leurs postes respectifs, ces bons Arabes qu’une malédiction (ou un bonheur, c’est selon) oblige à constamment jouer les conseillers matrimoniaux avec les Libanais. Parce qu’ils risquent de connaître un sale temps. Un sale boulot à un sale plein-temps. Bientôt, on ne les convoquera plus, on ne les implorera plus de revenir uniquement pour qu’ils arrêtent une guerre civile, ou pour qu’ils stoppent une hémorragie institutionnelle. Ou pour qu’ils accélèrent la formation d’un gouvernement soi-disant d’union nationale. Ou, dans pas longtemps, pour qu’ils aident à l’adoption d’une loi électorale moderne et civilisée. Bientôt, on les suppliera de venir pour trancher. Pour décider : des rideaux d’une salle de réunion, de la couleur du cuir des chaises, de la façon d’assaisonner le hommos, des jours fériés, du programme scolaire, du plus petit caïmacam, de la cravate des uns et des autres. Bientôt, ils viendront à chaque fois que ces Libanais se disputent. Qu’ils se séparent. Qu’ils s’entre-tuent. C’est-à-dire, au moins, un jour sur deux…
Et dire qu’ici, à tous les étages, on parle de souveraineté. Quel culot. Cette bonne blague… Et l’autre qui bavasse : J’exige cinq ministères parce que je me suis sacrifié ; ainsi, j’ai débloqué l’élection présidentielle. Il n’y a rien à dire : Michel Aoun est un grand seigneur. Mais qu’il les prenne, tous ces portefeuilles, puisqu’Amal et le Hezbollah sont visiblement disposés, eux aussi, à tant d’abnégation – dans tous les cas, l’arsenal du Hezb et ses divisions miliciennes représentent mille ministères et Amal obéit aux ordres du Hezb. Donc tout va bien. Surtout, n’est-ce pas, que l’accord de Doha est formidaaaable, qu’il est merveeeeeilleux, qu’il va régler tous les problèmes, et qu’on continue, de capitale en capitale, de l’applaudir comme une Britney Spears qui aurait chanté du Callas pendant trente secondes.
Il faudrait penser arrêter un peu.
L’accord de Doha est une fumisterie. Il faut d’ailleurs cesser de parler d’accord de Doha. Il n’y a pas eu le moindre accord à Doha. Un sursaut de conscience ? C’est comme si l’on demandait à un chat d’aboyer. Une trêve ? Et encore… Évoquer le dernier quart d’heure de Doha serait bien plus adéquat ; ces quinze interminables minutes au cours desquelles on a dû menacer de recourir à cette arme de destruction politique massive : la vérité. Celle-ci consiste à nommer clairement ceux qui bloquent, qui paralysent et qui stérilisent. Alors ceux qui bloquent, qui paralysent et qui stérilisent se sont rabattus sur ce qu’ils ont considéré comme la moins mauvaise des options : céder sur le scrutin présidentiel, élire à la présidence Michel Sleiman (ils pensent : ce gentil, cet inoffensif Michel Sleiman…) et puis respirer de nouveau. C’est-à-dire recommencer à bloquer, paralyser, stériliser : la formation du gouvernement, l’adoption d’une loi électorale, la primauté de la sécurité ; bref, empêcher tout : la résurrection du Liban. En rabâchant, ad vitam aeternam, la même cacochyme ânerie – comme ils le font depuis deux ans : nous exigeons la formation d’un gouvernement d’union nationale.
Indépendamment du fait que les choses ne pourraient commencer à bouger que lorsque tout un chacun aura le bon sens de requérir, plutôt, un gouvernement de compétences nationales, le concept d’union nationale est désormais non seulement obsolète, mais lamentablement, absolument hypocrite. Fourbe même, tant que l’on continuera à occulter ce qui bouffe l’espace-temps libanais : cette plaie béante, purulente, surtout entre sunnites et chiites, mais aussi entre druzes et chiites, et, dans une bien moindre mesure pour l’instant, entre chrétiens et chrétiens ; cette incommunicabilité totale qui a atteint son climax pendant la deuxième semaine de mai, pendant le putsch du Hezbollah et consorts, et qui gangrénera sans le moindre doute, lentement mais sûrement, le corps libanais, si l’abcès n’est pas littéralement crevé. Si une Commission réconciliation et vérité, à l’exacte image, encore une fois, de celle initiée par Nelson Mandela et présidée, en Afrique du Sud, par Desmond Tutu, ne voit pas le jour, vite, très vite, au Liban. Si les agresseurs n’apprennent pas la honte. À une échelle infinitésimale, le PSP et Amal ont commencé quelque chose, encore même pas à l’état d’embryon. Et les autres ? Tous les autres ? Combien, encore, faudra-t-il de Imad Zaghloul ou d’autres pour provoquer un début de réaction ? Cent mille ? Cinq cent mille ? Un million ?
Parce que s’il semble clair que c’est un gouvernement de compétences nationales qui serait le plus à même de régler, sur le moyen et long terme, la tragédie sécuritaire, il est tout aussi évident qu’aucun gouvernement d’union nationale, comme ils disent, ne peut voir le jour tant que les incidents comme celui de la Cité sportive se multiplieront. Tant que l’opposition continuera d’avoir l’audace d’accuser la majorité de dramatiser les choses. Tant que la haine intersectaire, l’aversion même – que personne n’ait l’indécence ou l’obscénité de se cacher la tête dans le sable, de nier : ce qui se passe entre les Libanais, au quotidien, est au-delà de l’aversion – perdurera. Et enfin, surtout, tant que demeurera à l’ordre du jour la concrétisation de leur absolu fantasme : l’alignement politique, social et culturel du Liban sur l’axe syro-irano-vénézuelo-turkménisto-cubain (comme ça, tout le monde est content).
Un gouvernement d’union nationale ? De l’aspirine – et encore, contrefaite. Un minable placebo. Et l’autre qui exige cinq ministères…
Ziyad MAKHOUL
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