Imagine, m’a-t-il dit. Imagine que tu travailles et vis à Beyrouth. Imagine que pour le week-end, tu décides de prendre le train et d’aller à Tel-Aviv. En quelques heures, tu es de l’autre côté de la frontière. Imagine que le week-end suivant, tu le passes sur les rives du lac de Tibériade. Imagine ce que cette région pourrait être si la Syrie et Israël faisaient la paix, si le Liban et Israël faisaient la paix, si l’Iran devenait démocratique, si la question palestinienne était réglée. Imagine ce que cette région pourrait être si elle était en paix.
Peut-être parce qu’il est lassé d’être confronté à la quadrature du cercle, peut-être aussi sous l’effet de la douce brise, du ciel bleu et du vin blanc bien frais, un spécialiste du Moyen-Orient m’invitait, il y a quelques jours, à rêver.
Est-ce l’habitude du soleil, ma résistance au vin blanc, un certain cynisme engendré et nourri par la violence à répétition, je lui rétorquais que le rêve n’a pas sa place ici. Qu’une plongée dans les archives de L’Orient-Le Jour suffit à briser tout élan onirique. « Je pourrais ressortir un article d’il y a quelques années concernant le dossier israélo-palestinien, le publier demain, on n’y verrait que du feu. Ici, l’histoire se répète, la violence récidive, rien n’avance. Pire, tout recule. »
Il y a effectivement beaucoup de « si », a-t-il reconnu, mais ici, on ne sait jamais comment les choses peuvent, un jour, évoluer.
Je me suis alors souvenue que d’autres, avant lui, ont également voulu y croire. En 2005, la Rand Corporation, un think tank américain, avait investi 2 millions de dollars pour réaliser une projection de ce que pourrait être le futur État palestinien. Ce projet s’articulait autour d’un « Arc », une liaison ferroviaire rapide reliant Jénine, au nord de la Cisjordanie, à l’aéroport de Gaza, flambant neuf bien sûr, en passant par Ramallah, Jérusalem (reconnue comme capitale de la Palestine), Bethléem, Hébron. La ligne était doublée d’un aqueduc pour régler les problèmes d’approvisionnement en eau ainsi que d’un réseau de câbles en fibre optique et de lignes à haute tension. Un parc national était également prévu, ainsi que la construction de logements. Selon la Rand, ce projet allait créer entre 100 000 et 160 000 emplois, sur cinq ans, pour les Palestiniens.
Les détracteurs du projet ont rapidement critiqué le fait qu’il ne prenait pas en considération la question de la délimitation des frontières ainsi que celle des colonies israéliennes. La critique principale faite au projet concernait sa naïveté, alors que les négociations israélo-palestiniennes ne semblaient pas, à l’époque comme aujourd’hui, devoir déboucher sur un accord. Tout en reconnaissant que le plan était marqué par une certaine « naïveté américaine », un ministre palestinien avait toutefois estimé que cette naïveté pourrait précisément être la chose nécessaire pour envisager un État palestinien.
De fait, l’urbaniste à l’origine du projet était, au moment de sa conception, un piètre connaisseur de la région. L’eut-il été qu’il aurait probablement refusé tout net de relever le défi.
Finalement, est-ce le projet de la Rand qui est important, ou le simple fait que quelqu’un ait pu envisager, et mettre sur le papier, un futur État palestinien ? Tout est finalement question de perspective, d’état d’esprit. « Le tracé de la frontière de paix ne pourrait être déterminé qu’après que nous serions convaincus que le rapport en gestation entre les deux pays (la Syrie et Israël) transformerait le Golan en une montagne ordinaire, au lieu d’être un plateau stratégique vital », expliquait Uri Savir dans Les 1 100 jours qui ont changé le Moyen-Orient*.
Le Petit Prince avait rejeté les moutons de l’aviateur, mais il avait accepté la boîte dans laquelle se trouvait, caché au regard mais visible au cœur, un tout petit mouton. L’essentiel n’est pas le dessin, l’important n’est pas la carte, l’« Arc » de la Rand ou le tracé d’un réseau. L’important est l’idée d’un tel plan, et non ce qu’il figure. Alors, oui, pourquoi ne pas rêver de temps à autre...
Émilie SUEUR
* Propos cités dans Les frontières au Moyen-Orient, Jean-Paul Chagnollaud et Sid Ahmad Souiah, L’Harmattan, 2004.
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Peut-être parce qu’il est lassé d’être confronté à la quadrature du cercle, peut-être aussi sous l’effet de la douce brise, du ciel bleu et du vin blanc bien frais, un spécialiste du Moyen-Orient m’invitait, il y a quelques jours, à rêver.
Est-ce...