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Actualités - Opinion

Impression Ce mot

Liban. Je le retourne ce mot ; dans tous les sens je l’interroge, ce mot, cela, que j’ai au ventre comme une douleur, au cœur comme un poids, cela que j’ai sous les pieds où que j’aille. Sous les pieds, comme des sables mouvants, comme une poudreuse de la veille, cela qui rend si pénible chaque pas en avant, et qui vous colle aux semelles aussi loin qu’on le fuie. Liban, lib comme libre, ban comme banni. Lebanon, comme non, Libano comme no, une terre qui se refuse, Loubnàn, suffixe àn, en arabe un état subi, quasiment un mal. Je suis née avec ce mot tatoué dans la peau, gravé sur mon passeport, avec cette identité consubstantielle de la mienne. Il était déjà inscrit, à côté de mon nom, de mon prénom, de celui de mes parents, à l’encre sympathique, faut-il croire, le genre qui ne se révèle qu’à l’épreuve du feu. Depuis je vis avec cette Carabosse pendue à mon arbre généalogique, avec ce maléfice : Liban. Je me demande parfois ce que font les gens, ailleurs, avec le nom de leur pays. S’ils ont autant besoin de le répéter. Je me demande s’ils ont la même obsession, si ça les hante autant que nous depuis l’enfance, d’appartenir à un point de la terre et d’en porter le drapeau. Si comme nous, ça les empêche de dormir de venir d’où ils viennent. Si comme nous ils analysent nuit et jour les intentions des pays voisins, se demandant par quel biais sournois l’un ou l’autre décidera le premier de couper le fil sur lequel nous tenons à peine en équilibre. Longtemps j’ai espéré que la paix viendrait à l’usure. Que les combats cesseraient une fois dégoûtée la génération des combattants, une fois les deuils accomplis, une fois amorties vengeances et rancunes. J’ai cru que la raison connaîtrait son heure, et que la volonté de vivre ensemble sinon par affinité du moins par nécessité finirait par prendre le dessus. Combien de générations ont-elles déjà été sacrifiées à l’autel de l’intolérance et du rejet d’autrui ? En voici une nouvelle qui reprend à la maternelle les vieux poinçons que nos mains ont serrés. Elle trace sur le carton vert la forme étoilée du vieil arbre qu’elle détache en alignant des petits trous. Deux bandes rouges, une bande blanche, on colle l’emblème au milieu, et c’est reparti pour des années d’angoisse. Le Libanais nouveau arrive, politisé dès le biberon par la famille, la télé, les camarades et parfois même l’école. Car ici on acquiert le sens politique avant le sens civique et, dans cette inversion des priorités, il faut voir le germe des dangers à venir. Cela dit, trois jours avant le dernier baroud qui dépassait en abjection tous ceux qui l’ont précédé, le cofondateur d’une grande marque de prêt-à-porter américaine me confiait qu’à New York, Beyrouth était perçue comme l’une des villes les plus « hype » du monde. Comprendre par là qu’en cette époque de mondialisation, saturée d’images et d’information, que plus rien n’émeut et plus rien n’étonne, et où de plus les capitales se ressemblent au point de rendre tout dépaysement impossible, Beyrouth est à la fête ce que fut Berlin après la Première Guerre : un concentré explosif d’énergies contradictoires. Une ville si tourmentée qu’elle en est paraît-il inspirante. Vous dont les sens s’émoussent à force de normalité, passez donc au Liban prendre un petit supplément d’âme. Mais Dieu, ceux qui y vivent, eux, vous réclament un petit supplément de vie, et même une vie de rechange, pour tout le temps gaspillé. Fifi ABOU DIB
Liban. Je le retourne ce mot ; dans tous les sens je l’interroge, ce mot, cela, que j’ai au ventre comme une douleur, au cœur comme un poids, cela que j’ai sous les pieds où que j’aille. Sous les pieds, comme des sables mouvants, comme une poudreuse de la veille, cela qui rend si pénible chaque pas en avant, et qui vous colle aux semelles aussi loin qu’on le fuie. Liban, lib comme libre, ban comme banni. Lebanon, comme non, Libano comme no, une terre qui se refuse, Loubnàn, suffixe àn, en arabe un état subi, quasiment un mal. Je suis née avec ce mot tatoué dans la peau, gravé sur mon passeport, avec cette identité consubstantielle de la mienne. Il était déjà inscrit, à côté de mon nom, de mon prénom, de celui de mes parents, à l’encre sympathique, faut-il croire, le genre qui ne se révèle qu’à...