Par Heleen MEES et Femke VAN ZEIJL’S*
On dit souvent que la première victime en temps de guerre est la vérité. Mais la vérité, c’est que les femmes sont les premières victimes de guerre. L’Unicef, Fonds des Nations unies pour l’enfance, a récemment observé que la violence sexuelle se répandait généralement comme une épidémie dans les zones de conflit. Qu’il s’agisse de guerres civiles, de pogroms ou d’autres conflits armés, le corps des femmes fait bien trop souvent partie du champ de bataille. Les victimes d’atrocités sexuelles à grande échelle sont aussi bien des fillettes que des femmes âgées.
Au Darfour, la milice janjawid a kidnappé une jeune fille de 12 ans, puis l’a violée durant une semaine, lui écartant tellement les jambes qu’elle est désormais mutilée à vie. Malgré tout, la plus grande peur des victimes est de ne jamais trouver un mari. Selon la charia (loi islamique), les femmes violées sont coupables d’adultère ou de fornication. L’année dernière au Soudan, au moins deux jeunes femmes ont été condamnées à mort par lapidation. Comme l’a constaté Refugees International : « Il est plus probable que le gouvernement engage des poursuites contre ceux qui dénoncent les viols et apportent des preuves que contre ceux qui les commettent. »
Dans les conflits qui ravagent actuellement la République démocratique du Congo, on rejette presque toute la responsabilité sur les victimes de viol, qui sont répudiées par leur mari et mises au ban de la communauté. Qui plus est, il arrive souvent qu’on mutile leurs parties génitales par un coup de fusil ou qu’on les jette nues dans un feu.
Dans les cultures de mariages arrangés et où la chasteté est au cœur de la vie des femmes, la vie s’arrête pour celles qui perdent leur honneur. Les stigmates du viol sont un fardeau plus lourd à porter que l’agression même. Il n’est donc pas surprenant que la plupart de ces filles et femmes meurtries restent silencieuses.
Durant la guerre des Balkans dans les années 1990, les soldats violaient les femmes de leurs ennemis pour qu’elles portent leurs enfants. D’après l’Union européenne, 20 000 femmes ont été victimes de viol rien qu’en Bosnie. Laissées pour compte et traumatisées par ces agressions, ces femmes sont condamnées à une vie de misère.
En 1945, deux millions de femmes auraient subi les sévices sexuels exercés par l’Armée rouge – pas seulement des Allemandes, mais aussi des juives qui se cachaient, des survivantes de camps de concentration et des résistantes. Selon la journaliste allemande Ruth Andreas-Friedrich, la honte ressentie quant à « l’honneur perdu » a fait naître une « atmosphère de suicide ». En avril 1945, on compta plus de 5 000 suicides à Berlin. Maris, pères et enseignants incitèrent femmes et filles à mettre fin à leurs jours après avoir été violées par des soldats russes, car l’« honneur » était ce qui comptait le plus à leurs yeux. Pour nombre d’entre elles, les relations sexuelles hors mariage sont pires que la mort. Alors, il est d’autant plus frappant – et douloureux – que durant si longtemps, ce crime de guerre ait reçu si peu d’attention. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le droit international interdisait déjà aux soldats de commettre des viols ; malgré tout, les tribunaux de crimes de guerre de Nuremberg et de Tokyo n’ont traité qu’un petit nombre d’affaires.
Lors du génocide rwandais, où le viol systématique était la règle, les agressions sexuelles n’ont été incluses qu’incidemment – et secondairement – dans les actes d’accusation du Tribunal pénal international. Après qu’une Rwandaise eut spontanément déclaré qu’elle-même et d’autres femmes avaient été violées avant le massacre, une femme juge a poursuivi sur la lancée et révélé l’ampleur des abus sexuels à l’encontre des femmes. Le tribunal du Rwanda a été le premier de l’histoire à décrire le viol comme un acte possible de génocide.
En 2001, le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie de La Haye a fait du viol systématique de femmes un « crime contre l’humanité ». Dans l’affaire Foca, jugée en 1992 et appelée à faire date, le TPIY a accusé trois Serbes bosniaques de viol, torture et esclavage de femmes musulmanes. Ces victimes, dont certaines avaient seulement 12 ans, ont subi des viols collectifs durant des semaines.
D’une manière générale, les auteurs de viol systématique en temps de guerre et d’autres formes de violence sexuelle ne sont pas poursuivis. Récemment, Thomas Lubanga, chef de la milice congolaise, fut le premier prisonnier à être jugé par la Cour pénale internationale de La Haye pour avoir recruté des soldats enfants. Selon les organisations congolaises des droits de l’homme, l’incapacité de mentionner la violence faite aux femmes fut un « énorme choc » pour les victimes. Dans une pétition, elles ont demandé à la CPI d’enquêter sur les viols collectifs commis par toutes les parties au conflit.
Nous devons mettre fin à l’impunité typique de ces crimes de haines. Il importe que le viol et d’autres formes de violences sexuelles contre les femmes soient débattus ouvertement par les gouvernements, les députés, les chefs de milice et guides d’opinion. Les poursuites judiciaires doivent être la règle ; le TPI et d’autres tribunaux doivent lancer un signal sans équivoque aux auteurs de ces crimes. Pour les femmes victimes de viol, aucune compensation financière, ni mémorial, ni rituel de deuil. Il faut aussi changer cela. On devrait ériger un monument à la mémoire de la femme violée inconnue à la Cour pénale internationale. Alors, peut-être que les juges accorderont davantage d’attention aux violences sexuelles à l’encontre des femmes.
* Heleen Mees est une économiste et avocate danoise. Son dernier ouvrage, Weg met het deeltijdfeminisme, porte sur le féminisme de troisième génération. Elle est aussi l’auteur d’un livre sur le droit communautaire et fondatrice du comité d’action pour les femmes Women on Top ; Femke Van Zeijl’s, dont le dernier livre s’intitule Een nacht in een vijzel, étudie la vie des femmes au Mozambique, au Soudan, au Rwanda, au Burundi, en Ouganda et en République démocratique du Congo.
© Project Syndicate, 2008. Traduit de l’anglais par Magali Adams.
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