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Actualités - Opinion

EN DENTS DE SCIE Le baiser de la framboise

Vingt et unième semaine de 2008. Jouer les rabat-joie, les peine-à-jouir serait idiot. La vitesse à laquelle ce pays a basculé des horreurs de la guerre civile à l’extase et la félicité, genre tout le monde a gagné, est phénoménale. Très made in Lebanon, tout ça… Jouer les béats extatiques persuadés que tout est terminé, que c’est la dolce vita pour les cent vingt prochaines années, serait en revanche tout aussi sot. Roulé dans la farine par les Libanais, ou, du moins, par une grande majorité d’entre eux, Bernard Kouchner sait toujours résumer les choses mieux que personne : « L’accord de Doha va dans le bon sens mais rien ne semble être réglé dans le fond. » Dans la bouche de l’impétueux chef de la diplomatie française (cette arme redoutable qu’un certain Dominique de Villepin avait su magnifier et qui se retrouve aujourd’hui méchamment écartelée entre le Quai d’Orsay et l’Élysée), ce constat sonne comme un hallucinant, un très surprenant understatement. Parce que tout, absolument tout, reste naturellement à faire. L’exercice de superpérilleuse acrobatie réalisée de main de maître par des Qataris enivrés de bonheur n’est qu’un début. Rien qu’un début. Un infime début. Mais un nécessaire, un urgent, un incontournable début. Un premier maillon auquel, contrairement à de nombreuses analyses qui se font un plaisir fou à enterrer tellement vite la politique yankee, les Américains sont loin, pour une fois, d’être étrangers, tellement la concomitance des volets libanais, syro-israélien et irakien, tous trois en plein chaos/chamboulement positif, ne doit rien ni au hasard ni à la coïncidence. Un excellent début, même – à double titre… Un : preuve implacable que, lorsque l’on sait s’y prendre, on peut avoir atteint la plus haute marche du podium militaire, s’appeler Michel et se retrouver catapulté à Baabda, l’élection demain, sauf cyclone, du général Sleimane est un point particulièrement positif. Pas tant, loin de là, parce qu’elle consacre l’uniforme et les galons comme (triste) passage obligé pour la première magistrature d’un pays qui se veut oasis de démocratie, mais parce qu’elle met fin, plus qu’à un inadmissible vide institutionnel, à une menace nucléaire contre le Liban. Une menace contre son système, contre sa nature, contre sa survie, contre son existence même, intrinsèquement liée au partage du pouvoir à 50/50 entre musulmans et chrétiens. L’élection demain de Michel Sleimane est rien moins que le dynamitage, en direct d’un hémicycle libanais ressuscité, du plus grand fantasme de la famille Assad. Et consorts – qui, chaque nuit, rêvent de la formule des trois tiers. Rien que pour ça, les images d’un Michel Sleimane joliment cravaté font (presque) plaisir ; rien que pour ça, le début est effectivement excellent. Deux : la libération en ce mois marial du all man’s land du centre-ville a pris des airs de fête intense. Une liesse quasi nationale qui n’a rien à envier au 25 mai 2000 ou au 26 avril 2005, quand les soldats ennemis, syriens et/ou israéliens, s’étaient retirés du Liban. Le comble, cette fois, est que le cœur de la capitale libanaise était occupé par des frères, des cousins, des partenaires libanais. La libération du (finalement seul) all man’s land libanais, de cette matrix censée envelopper tout le monde, de ce seul lieu qu’il ne faut et ne faudra jamais, au grand jamais, transformer en quelque périmètre de sécurité que ce soit, cette libération a mis fin à un troublant, un inacceptable amalgame, entretenu certes avec une maestria inquiétante par les pontes de l’opposition – Hezb en tête. Rien que pour ça, les images des partisans de l’opposition replantant très civiquement des fleurs pour faire oublier toutes les défigurations donnent (presque) envie de les remercier ; rien que pour ça, le début est, encore une fois, effectivement excellent. Reste… tout ce qu’il y a désormais à faire. Tout le reste. Il y aura là matière à remplir des kilomètres de papier à l’encre noire : ce qui reste à faire est herculéen ; les priorités et les urgences sont infinies. Ne serait-ce, entre mille autres, que la sacralisation des résolutions onusiennes, la sacralisation du tribunal international, et, last but not least, la sacralisation de cette diplomatie libanaise indépendante, claire et en harmonie avec les aspirations des Libanais, cette diplomatie exigée par le 14 Mars, sanctifiée par Siniora et exécutée somptueusement par Mitri. Au milieu de tout cela, la méga-ambitieuse déclaration d’intentions que Michel Sleimane entendrait proposer en prêtant serment : sécurité, jeunesse et rôle des institutions, a le délicieux goût d’une baie fraîche, noyée dans un océan d’amertume. Cet homme-là pourrait être capable du meilleur. Ou du pire. Ziyad MAKHOUL
Vingt et unième semaine de 2008.
Jouer les rabat-joie, les peine-à-jouir serait idiot. La vitesse à laquelle ce pays a basculé des horreurs de la guerre civile à l’extase et la félicité, genre tout le monde a gagné, est phénoménale. Très made in Lebanon, tout ça… Jouer les béats extatiques persuadés que tout est terminé, que c’est la dolce vita pour les cent vingt prochaines années, serait en revanche tout aussi sot. Roulé dans la farine par les Libanais, ou, du moins, par une grande majorité d’entre eux, Bernard Kouchner sait toujours résumer les choses mieux que personne : « L’accord de Doha va dans le bon sens mais rien ne semble être réglé dans le fond. » Dans la bouche de l’impétueux chef de la diplomatie française (cette arme redoutable qu’un certain Dominique de Villepin avait su magnifier...