C’était donc une poussée d’acné, une bouffée de chaleur, une tempête hormonale. Soixante morts. Combien de blessés, de gueules cassées, d’irrémédiablement abîmés de l’âme et du corps ? Combien d’années pour effacer la méfiance, la colère, la rancune, l’humiliation, et le triomphe mitigé des vainqueurs sans gloire et le mépris, ce trophée des vaincus ? Au même moment, l’actualité était braquée sur le cyclone de Birmanie, immédiatement suivi du séisme en Chine. En effet, qu’importe au monde qu’une poignée d’allumés mènent des combats de rue au lance-roquettes pour imposer leur raison ? Dès que le Liban se fraie une place dans les médias, c’est pour soulever un haut-le-cœur : dialogues de sourds, accusations réciproques, autodestruction, gaspillage de ressources et d’avenir, défiguration systématique d’un joyau de la géographie. Ignobles fous que nous sommes, de prêter le flanc à l’intolérance, à l’appel de l’ethnie, au repli grégaire, au retour de la préhistoire.
Tout est étrangement calme ce matin. Comme disait la sagesse populaire (il y a longtemps) : celui qui a tué a tué, et celui qui s’est enfui s’est enfui. Les chefs se font réconcilier à Doha. On devrait refermer l’aéroport, qu’ils y restent, au moins le temps de nous refaire une santé mentale. Loin des angoissés du Sérail et des agités de l’index, il est temps de tenter de vivre. Retrouver pour quelques jours le peu de facultés mentales qui n’a pas été parasité par « la situation », les conjectures, les analyses vaines, les données qui nous échappent, les calculs des uns et les ambitions des autres. Il est temps de reprendre, même sans élan, les tâches interrompues. Car ce sera long, préviennent ceux qui s’abreuvent aux sources sûres. Long comme ça l’a toujours été, comme du plus loin qu’il en souvienne à chacun de nous, quel que soit son âge. Pas plus la guerre que la paix n’est sous nos latitudes un état permanent. Sans cesse l’une prépare l’autre, de sorte que nous allons vers l’avenir comme les cancres, à reculons. C’est notre façon particulière d’habiter le temps : il nous faut le tuer de temps en temps.
Évidemment, dans ce joyeux désordre, nous voilà quatre millions en pleine déraison. Pour mon ami Rachid, le sage de Aïn Mreissé, c’est « Asfourieh » à la dimension d’un pays. Asfourieh ou la volière, le premier hôpital psychiatrique du Liban. Toutes les histoires de fous du répertoire classique trouvent ici leur application. Dans la catégorie « mégalomanes », on ne compte plus les Napoléon, les Saladin et les avatars de Dieu (loué soit son nom). Mais il y a aussi ceux qui se trouvent derrière les barreaux, convaincus que les prisonniers sont de l’autre côté. Sans compter ceux qui se racontent des blagues codées et qui s’esclaffent en lançant des numéros : 1701, 1559… Il y a enfin le commun des pensionnaires : les prostrés incapables de prendre une décision, persuadés qu’il n’y a pas de bon choix possible entre rester ou partir, vendre ou investir, pousser ses enfants à l’exil ou les laisser s’adapter à « notre réalité », faire des provisions ou quitter la maison. Prozac pour tout le monde ? En comptant sur l’effet placebo.
Fifi ABOU DIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats C’était donc une poussée d’acné, une bouffée de chaleur, une tempête hormonale. Soixante morts. Combien de blessés, de gueules cassées, d’irrémédiablement abîmés de l’âme et du corps ? Combien d’années pour effacer la méfiance, la colère, la rancune, l’humiliation, et le triomphe mitigé des vainqueurs sans gloire et le mépris, ce trophée des vaincus ? Au même moment, l’actualité était braquée sur le cyclone de Birmanie, immédiatement suivi du séisme en Chine. En effet, qu’importe au monde qu’une poignée d’allumés mènent des combats de rue au lance-roquettes pour imposer leur raison ? Dès que le Liban se fraie une place dans les médias, c’est pour soulever un haut-le-cœur : dialogues de sourds, accusations réciproques, autodestruction, gaspillage de ressources et d’avenir,...