Les Libanais peuvent-ils enfin se livrer au charmant rituel du mabrouk qui, dans ce pays, marque l’annonce de tout événement heureux ? L’accord intervenu hier, et qui porte la promesse d’un retour à la normalité, n’est sans doute pas la solution rêvée. Mais en politique comme en affaires, tout arrangement, même imparfait, vaut mieux qu’un procès sans fin : surtout quand le choc des argumentations ne se limite pas à des joutes oratoires dans quelque tribunal.
Techniquement parlant, la sortie de crise apparue hier est le résultat de deux phénomènes, qui obéissaient à la relation de cause à effet : le coup de force militaire du Hezbollah et la mobilisation arabe – exceptionnellement sérieuse et efficace, pour une fois – qu’il a suscitée sur-le-champ. Que les démocraties soient bien mal armées face au fascisme, à l’obscurantisme et au fanatisme est un fait universellement connu ; c’est au pied de la lettre cependant que la triste règle vient de trouver une navrante confirmation dans notre pays, où une organisation dotée d’un formidable arsenal s’est lancée dans des combats de rue, a attenté à la sécurité des gens et à leurs biens, a occupé des institutions médiatiques et arraisonné des installations vitales sous le regard des forces de maintien de l’ordre.
Ce n’est pas en gagnant à ses thèses l’opinion, par voie de persuasion démocratique, que le parti de Dieu a obtenu l’annulation pure et simple des décisions gouvernementales relatives à la sécurité de l’aéroport de Beyrouth et aux télécommunications illégales : c’est en recourant à la force brute mais aussi à la ruse, au reniement des engagements publics précédemment contractés. C’est le couteau sous la gorge que le cabinet Siniora a dû réparer ce qui était, il est vrai, davantage qu’une erreur, une faute. Pour moralement justifiées qu’elles étaient, ces décisions n’avaient aucune chance de connaître même un début d’exécution et, de surcroît, l’opposition en a pris prétexte pour passer à l’action.
Pourquoi les légions victorieuses se sont-elles arrêtées en si bon chemin ? Pour le chef des S.R. militaires israéliens, le Hezbollah a sciemment dédaigné le fruit mûr qui lui tombait littéralement dans la main, et cela à seule fin de s’épargner les déboires de gestion que connaît à Gaza le Hamas palestinien ; à ce stade du moins, et toujours selon le général Amos Yadlin, ce parti voudrait seulement constituer le centre de pouvoir le plus puissant au Liban, plus fort même qu’une armée visiblement peu encline à défendre les intérêts du gouvernement.
Nettement moins atterrantes sont d’autres explications. La première est que le Hezbollah a déjà payé, en termes de crédibilité nationale (qui a volé volera), de respectabilité, d’immunité politique, le prix de son fulgurant triomphe sur le terrain : jamais en effet sa parole n’aura été plus sujette à caution ; et jamais son statut de mouvement de résistance à la lutte contre l’occupation ennemie, dont il a usé et abusé au plan intérieur, n’aura été plus largement contesté qu’en ce moment. Et cela – deuxième explication – à l’échelle non seulement du Liban, mais d’un monde arabe plus que jamais inquiet de l’influence croissante de l’Iran et des agitations sectaires qu’elle peut initier en plus d’un point de la région.
Beyrouth après Bagdad dans la besace de Téhéran ? Pour conjurer ce spectre, pour la mise en place – à partir du Liban et face à l’Iran – d’une politique de containment qui se veut ferme mais dénuée de défi, c’est au richissime royaume du Qatar que l’on s’en est remis. De fait, c’est à une allure record que cet équilibriste de génie qui abrite des bases américaines sur un bon tiers de son territoire, qui fait ami-ami avec Israël, qui entretient, dans le même temps, d’excellentes relations avec l’Iran, la Syrie et le Hezbollah, vient de faire agréer par les parties libanaises la version revue et corrigée, définitive, d’une solution arabe en panne depuis de longs mois.
Que le mécanisme initialement édicté par la Ligue ait été bouleversé au passage, que l’élection du président de consensus et jusqu’à la levée du sit-in du centre-ville de Beyrouth doivent désormais suivre – et non précéder – l’entente sur un gouvernement d’union et la future loi électorale, là n’est guère le plus important dans les pourparlers interlibanais qui seront entamés aujourd’hui même à Doha. Le plus important en effet c’est l’assurance, dûment libellée dans le plan arabe en six points, que nul à l’avenir n’aura recours aux armes pour imposer ses vues : étant entendu, étant même démontré – en lettres de sang, cette fois – que c’est précisément sur la question des armes que bute, et va probablement continuer de buter, la coexistence dans la démocratie, principale raison d’être de notre pays.
Cette garantie, le monde arabe peut-il réellement, et veut-il, l’assumer ? Le chef de l’unique superpuissance mondiale George Bush lui-même compte-t-il aider le Liban autrement qu’avec des tapes sur le dos de ce good guy (bon gars) de Fouad Siniora et de fournitures militaires livrées au compte-gouttes ? En attendant d’être fixé, c’est au commandant de l’armée, solennellement et explicitement proclamé une fois de plus, hier, futur président de la République, qu’il incombe de fixer haut et clair, à l’adresse des citoyens, les limites d’une prudence confinant à l’absence et qui, ces derniers jours, ne lui a pas valu que des admirateurs.
Issa GORAIEB
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Techniquement parlant, la sortie de crise apparue hier est le résultat de deux phénomènes, qui obéissaient à la relation de cause à effet : le coup de force militaire du Hezbollah et la mobilisation arabe – exceptionnellement sérieuse et efficace, pour une fois – qu’il a suscitée sur-le-champ. Que les démocraties soient bien mal armées face au...