La tournée proche-orientale d’un président américain en instance de départ, cela ressemble à un pèlerinage que l’intéressé accomplit avec une telle apparente conviction que l’on en vient, oh, un très court instant, à être certain de sa réussite. Cette fois aussi l’illusionniste a failli parvenir à nous faire croire qu’il va y mettre tellement de cœur que le Palestinien et l’Israélien ne pourront que tomber dans les bras l’un de l’autre. Deux visites en cinq mois, c’est (au moins) une de trop si l’on songe que dans l’intervalle, il ne s’est rien passé qui permette d’espérer un redémarrage en force du processus de paix. Ou plutôt si : on a assisté au désolant spectacle de nouveaux bains de sang et entendu des déclarations encore plus belliqueuses qu’autrefois, ce qui ne laisse rien présager de bon pour l’avenir immédiat. Un député à la Knesset, Ami Ayalon, longtemps partisan de pourparlers bilatéraux, le reconnaît : « Si rien ne se passe cette fois, nous allons vers davantage de violence, de terreur. Et vers un renforcement du Hamas. »
Plus que tout, c’est le moment choisi pour effectuer cette tournée qui est – délicat euphémisme – dérangeante. George W. Bush a débarqué hier à Tel-Aviv pour assister à l’anniversaire de la création de l’État hébreu, ainsi qu’il n’a pas manqué de le souligner à sa descente d’avion. À Shimon Peres qui l’accueillait dans « le nouvel Israël, vieux de 3 000 ans et allant sur ses 60 ans », il a répondu : « Nos deux pays ont dû affronter, à leur naissance, les mêmes défis. Et nous sommes tous deux demeurés fidèles aux mêmes principes pour réussir, édifiant de solides démocraties pour protéger les libertés à nous données par le Dieu tout-puissant et une solide alliance face aux terroristes et aux tyrans. » Toujours les mots appropriés, prononcés au bon moment, inspirés par une « attitude biblique », ainsi que devait le souligner son homologue…
Ehud Olmert, lui, a jugé nécessaire de rassurer le conseiller spécial de son illustre hôte, Stephen Hadley. Ignorant la proximité des micros, il a lancé un tonitruant « Holding on, holding on, don’t worry » (je tiens bon, ne vous en faites pas) qui en a fait sourire tous ceux qui n’ignorent rien de ses récents démêlés avec la justice pour des affaires de pots-de-vin – versés par un ressortissant américain qui plus est. Nul ne veut voir l’aspect abracadabrantesque (aurait dit Jacques Chirac, reprenant un néologisme de Rimbaud) de la situation. Voilà un chef d’État arrivé à huit mois d’un second mandat marqué par une série d’échecs, en Irak encore et toujours, en Afghanistan plus que jamais, demain sans doute au Pakistan et en Somalie ; qui laisse une nation confrontée à la crise économique la plus grave en trois quarts de siècle et qui doute de son leadership dans le monde, face à la montée en puissance de la Russie, de la Chine, de l’Inde. Tout cela, au moment où la timide tentative de relance entreprise en novembre dernier à Annapolis n’est plus qu’un pâle souvenir, malgré la promesse une nouvelle fois rappelée à la veille de son voyage qu’« il y aura un État palestinien ne ressemblant pas à un fromage suisse » et où les analystes US – à l’instar de l’un des leurs, Jon Alterman, directeur du Programme du Moyen-Orient au Centre des études stratégiques internationales de Washington – sont unanimes à reconnaître que l’heure n’est pas à une relance de l’initiative de paix.
Malgré tout, le principal intéressé continue à refuser de faire sienne cette vision pessimiste des choses, même si sa secrétaire d’État, Condoleezza Rice, juge « improbable, mais pas impossible » une percée. Lundi encore, il maintenait, dans une interview à la chaîne CBS, qu’« il existe une bonne chance de définir, avant l’élection de novembre, les contours » de la Palestine à naître, ignorant le fait que les cosignataires d’un accord à venir (Mahmoud Abbas et Olmert) seraient bien incapables de « vendre » un tel document à leurs concitoyens, qu’il s’agisse, ici, d’un Hamas campant sur ses positions intransigeantes, là des alliés durs de la coalition au pouvoir. Quelques heures à peine avant l’arrivée de Bush, un responsable israélien annonçait que le ministère de l’Habitat s’apprêtait à approuver, comme en un geste de défi, la construction de centaines de maisons dans des points de peuplement en Cisjordanie.
Il restera à l’actuel locataire de la Maison-Blanche à quémander une faveur, la dernière, auprès de ses interlocuteurs saoudiens : une augmentation de la production pétrolière qui permettrait une baisse des cours mondiaux. Difficile, si l’on se souvient qu’une démarche similaire entreprise en janvier dernier était demeurée sans suite. Mais après tout, on ne perd rien à essayer. D’autant plus que le surplus de milliards engrangés à la faveur de la flambée des cours est investi en majeure partie sur le marché américain. Comme à la roulette, la bille peut s’arrêter sur n’importe quel chiffre, c’est la maison qui gagne.
Christian MERVILLE
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