Bien davantage qu’une force de défense du territoire face aux menaces étrangères, l’armée libanaise est, par tradition, un facteur essentiel d’ordre et de sécurité internes : essentiel, oui, mais imparfait, approximatif et fâcheusement vulnérable aussi. Dans un pays à prétentions démocratiques certes, mais où les tensions politiques revêtent souvent un caractère confessionnel ou sectaire – et où ces tensions sont promptes à enflammer la rue –, l’institution militaire a presque toujours répugné en effet à appliquer les décisions de l’autorité politique quand celles-ci se trouvaient gravement contestées.
Que ce soit par légitime souci de la cohésion de la troupe ou plus prosaïquement parce qu’ils lorgnaient la présidence de la République, les commandants de l’armée ont ostensiblement fait la sourde oreille et traîné la patte, quand ils ne s’activaient pas au contraire pour tenter de forcer le destin national auquel ils aspiraient. Les précédents des généraux Fouad Chehab, Michel Aoun et Émile Lahoud sont, à cet égard, des plus éloquents. Singulier cependant est le cas du général Michel Sleimane, uniformément salué comme le prochain président de consensus, mais dont l’élection est retardée par tout un faisceau de conditions préalables, mais aussi d’intentions inavouables.
D’un côté, le blitzkrieg lancé mercredi soir par le Hezbollah a placé l’armée et son chef dans une position à la longue intenable. Car non seulement la troupe s’est bien gardée de s’interposer efficacement entre les combattants, mais elle a honteusement failli, de surcroît, à la protection des simples citoyens et de leurs biens, et même des installations explicitement confiées à sa garde, tels les organes médiatiques du Courant du futur. D’un autre côté cependant, le général Sleimane s’est vu offrir une opportunité d’action à caractère hautement politique, qu’il a d’ailleurs saisie au bond.
Invité par un gouvernement débordé à gérer lui-même les deux dossiers brûlants de l’aéroport international de Beyrouth et de la téléphonie privée du Hezbollah, Sleimane a pratiquement annulé des décisions d’autant plus inopportunes, il est vrai, qu’elles n’avaient aucune possibilité de se concrétiser sur le terrain. Il a ainsi maintenu à son poste un haut responsable sécuritaire accusé pour le moins de laxisme et de complaisance, sinon de complicité, dans la mise en place de caméras de surveillance couvrant illicitement les pistes. Et il s’est engagé à traiter équitablement la question du réseau de télécommunications dont s’est dotée cette organisation.
Sur le premier point, il faut espérer que le général saura convaincre la toute-puissante milice que l’armée nationale n’est pas composée de traîtres à la patrie, qu’elle n’est pas noyautée par le Mossad et qu’elle est parfaitement en mesure d’assurer elle-même une telle surveillance. Même s’il y arrivait cependant, il resterait encore beaucoup à faire. Nul en effet, pas même le Hezbollah, tout résistant à l’occupation israélienne qu’il soit, n’a le droit de pénaliser le pays tout entier en neutralisant son unique point d’accès aérien avec le monde extérieur. Nul, Hezbollah ou autre, n’a le droit de couper périodiquement la route de l’AIB à chaque fois qu’il lui plaît d’extérioriser son mécontentement. C’est cette même route libanaise (libanaise et non iranienne, comme pourraient le croire les visiteurs étrangers à la vue de la galerie de portraits géants dont on l’a ornée) qui devra être sécurisée en toute circonstance, nuit et jour, sept jours par semaine. Peut-être aussi, dans un avenir plus serein, faudrait-il songer à débarrasser l’aéroport d’un racket politico-mafieux s’étendant, depuis des années, jusqu’aux taxis et porteurs accrédités en ces lieux.
Pour ce qui est des télécommunications, le général Sleimane se propose de sauvegarder tout à la fois la sécurité de la Résistance et les intérêts publics : une formule qui n’est pas sans rappeler fâcheusement les termes de ce surréaliste accord du Caire de 1969, par lequel l’OLP se voyait octroyer une liberté d’action contre Israël dans le strict respect de la souveraineté libanaise ! Mieux que quiconque, Sleimane est bien placé pour comprendre les mesures de protection que peut justifier la sophistication bien connue des services d’espionnage ennemis. Mieux que quiconque, il devrait se rappeler que ce réseau a commencé par opérer il y a des années déjà sous la forme de centraux commerciaux de télécommunications à longue distance détournant au profit de ce parti les ressources des P&T. Sleimane devrait surtout savoir qu’utilisé à mauvais escient, ce réseau de la discorde peut devenir à son tour un outil de parasitage et d’espionnage dirigé cette fois contre l’ensemble des citoyens, sous couvert de lutte contre l’ennemi de l’intérieur. C’est dire qu’une fois admis tel quel, le maître argument du Hezbollah ouvre la porte à une liste d’exigences sans fin.
C’est la même vigilance qui s’impose pour ce qui est du plus pressant, c’est-à-dire l’arrêt de la violence. Sur le général Sleimane se concentrent en ce moment les espérances, mais aussi les appréhensions d’une population atterrée par cette guerre civile qui, de provocation en provocation, menace désormais plus d’une région. Si les efforts d’apaisement devaient se limiter au désarmement méthodique de toutes les forces politiques – à l’exclusion bien évidemment du Hezbollah et de ses alliés –, alors la promesse de résurgence de l’État – et de re-crédibilisation de la troupe – qu’incarne le général Sleimane n’aurait été qu’un leurre.
De l’étrange couple qu’auraient formé militaires et paramilitaires, on devine qui des deux ne tarderait pas à porter le pantalon. Pire que la complicité peuvent être l’irrésolution, l’impuissance, la reddition au fait accompli.
Issa GORAIEB
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Que ce soit par légitime souci de la cohésion de la troupe ou plus prosaïquement parce qu’ils lorgnaient la présidence de la République, les commandants de l’armée ont ostensiblement fait la...