L’ancien président iranien Mohammad Khatami a donné il y a une dizaine de jours une conférence devant des étudiants iraniens, contestant le principe de l’exportation de la violence par la République islamique. Chef de file du courant réformateur en Iran et promoteur, entre autres, d’un dialogue des cultures, ses propos lui ont valu d’être la cible d’une virulente campagne menée depuis plus d’une semaine contre lui par les milieux conservateurs iraniens.
Plus proche de nous, l’ancien chef spirituel de la communauté chiite au Liban, feu l’imam Mohammad Mehdi Chamseddine, souligne dans son ouvrage exposant son testament politique que les chiites libanais, et ceux du monde arabe en général, devraient « s’intégrer dans leur société et leur patrie respectives, ne pas se distinguer des autres de quelque façon que ce soit » et ne pas « concevoir dans leur patrie un projet propre à eux, politique ou économique, qui les distinguerait des autres ». « Au cours des dernières décennies est apparue dans les cercles politiques arabes une tendance à former des associations politiques partisanes afin de défendre les droits des chiites ou de mettre en relief la personnalité chiite, souligne l’imam Chamseddine dans son ouvrage. Ces associations ont provoqué de nombreuses crises, elles ont approfondi les craintes, la suspicion et les appréhensions dans l’esprit des autres musulmans de la société à l’égard des chiites. »
La ligne de conduite définie ainsi, chacun à sa manière, par le président Khatami et l’imam Chamseddine résume en peu de mots l’un des deux courants de pensée perceptibles dans les milieux chiites non seulement au Liban, mais aussi dans l’ensemble du monde arabe. Le premier de ces courants conçoit son action, perçoit sa vision de la chose publique, gère ses rapports avec les autres composantes de la société sur une base démocratique, loin de l’usage de la force, sous l’angle de son allégeance exclusive à un État national. En s’intégrant, donc, à la société, comme le prônait l’imam Chamseddine. En clair, ce courant limite son positionnement et son comportement au territoire du pays et ne cherche pas à s’ancrer à un projet politique ou une stratégie géopolitique puisant sa source au-delà des frontières nationales. En outre, sa finalité, pour reprendre les propres termes du président Khatami lors de sa conférence devant les étudiants iraniens, est d’aboutir à « un modèle fondé sur une situation économique prospère, le respect des êtres humains, une société qui s’oriente vers le bien-être et l’amélioration des conditions de tous ». Une telle approche nationaliste et centripète (rejetant une tendance centrifuge, orientée vers l’extérieur) est notamment représentée en Irak, à titre d’exemple, par l’Ayatollah Sistani, la plus haute autorité religieuse de la communauté chiite irakienne.
Le second courant de pensée chiite est fondé sur un projet politique transnational, qui transcende donc les frontières, et qui ne perçoit son action qu’en fonction d’enjeux géostratégiques et idéologiques régionaux, reléguant au deuxième plan (voire au troisième plan) les considérations d’ordres national et local. On l’aura compris, ce projet a pour pierre angulaire la République islamique iranienne, pour élément moteur le principe de l’exportation de la révolution islamique et pour relais, au Liban, le Hezbollah.
L’ancrage du Hezbollah à Téhéran remonte au milieu des années 80 lorsque le parti chiite a été mis sur pied, encadré, structuré, armé, entraîné, financé et soutenu politiquement, idéologiquement, socialement et au niveau logistique par les gardiens de la révolution (« pasdaran »). Un survol, à partir d’une position de recul, des développements qui allaient suivre pendant plus de deux décennies permet de comprendre que pour Téhéran, le renforcement progressif du Hezbollah en terre libanaise correspondait à un enjeu de taille, à savoir l’installation d’une tête de pont iranienne au bord de la Méditerranée, aux frontières d’Israël. Car de par sa structure même et sa doctrine politico-religieuse, le Hezbollah est impérativement lié au guide suprême de la révolution islamique iranienne en qui il a fait, ouvertement, acte d’allégeance (dès sa formation) en tant que wali el-fakih, comme il ressort de la littérature politique officielle du parti, laquelle précise, très explicitement, que les grandes décisions politiques d’ordre stratégique sont du seul et unique ressort du guide suprême.
Cette allégeance impérative au wali el-fakih pour les grandes options politiques implique, à titre d’exemple, que l’occupation de Beyrouth-Ouest par le Hezbollah et l’offensive du parti chiite contre certaines localités druzes, hier après-midi, ne peuvent être que le fruit d’un mot d’ordre du guide suprême iranien, compte tenu de leur indéniable portée stratégique d’ordre régional. Ce qui démontre une fois de plus, s’il en était besoin, le caractère transnational (dépassant largement le contexte libanais) du projet et des objectifs du Hezbollah, aux antipodes de ce que prônent, entre autres, le président Khatami et l’imam Chamseddine.
Les événements de ces derniers jours constituent, d’une certaine façon, l’aboutissement de ce processus lent, progressif, continu et soutenu de mise en place au Liban de la tête de pont des pasdaran iraniens. Et contrairement à ce que ne cessait d’affirmer le leadership du Hezbollah, l’arsenal militaire du parti intégriste chiite a, en définitive, été bel et bien dirigé vers l’intérieur afin de donner un nouveau coup d’accélérateur décisif à un tel processus. La portée stratégique de cet enjeu iranien explique que le Hezbollah tienne très peu compte des considérations purement locales. Peu lui importe, ainsi, que la guerre de juillet 2006 ait fait plus de 1 200 tués civils, que son offensive de cette semaine ait fait une quarantaine de victimes civiles, que l’économie nationale soit minée et ébranlée par les multiples retombées du conflit de l’été dernier, par l’occupation du centre-ville, la fermeture épisodique de la route de l’aéroport (sous des prétextes fallacieux), la paralysie des institutions, la vacance au niveau de la présidence de la République, et, ces derniers jours, par l’offensive contre Beyrouth-Ouest et la fermeture prolongée de l’aéroport et du port. Peu lui importe aussi, pour les besoins de la « cause », qu’il ait foulé au pied, sans vergogne, l’attachement des Libanais (de tous les Libanais) à la liberté d’expression, en se livrant à une série d’agressions contre les médias et les journalistes, dans la foulée de l’occupation de Beyrouth-Ouest.
Mais en dépit de tout, le Liban reste le Liban. Et dans cette optique, la guerre interne lancée tous azimuts par le Hezbollah entraînera, tôt ou tard, le parti intégriste chiite dans une sombre impasse et elle se retournera très vite contre lui. En traçant une ligne de conduite rationnelle et lucide à l’intention des chiites libanais et de la région, l’imam Chamseddine et le président Khatami n’avaient pas l’intention de faire de la prose. Ils ont fait preuve d’une profonde connaissance des réalités libanaises et arabes. Et ils ont tracé la voie pour l’avenir, un avenir prospère, loin de la société guerrière sans horizons dans laquelle le Hezbollah cherche à nous entraîner. Et c’est parce que l’option Chamseddine-Khatami est en phase avec les réalités sociales du Liban et de la région qu’elle finira, en définitive, par prévaloir. Contre vents et marées.
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Plus proche de nous, l’ancien chef spirituel de la communauté chiite au Liban, feu l’imam Mohammad Mehdi Chamseddine, souligne dans son ouvrage exposant son testament politique que les chiites libanais, et ceux du monde arabe en général, devraient « s’intégrer dans leur société et leur patrie respectives, ne pas se distinguer des autres de quelque...