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Actualités - Opinion

Les larmes d’un collègue

Les Libanais ont certes déjà vu couler les larmes d’un ancien chef d’État, d’un Premier ministre. Ils n’ont surtout pas raté, depuis plus de trois ans, les larmes abondantes des familles éplorées, provoquées du fait de la perte de l’un des leurs au cours des assassinats politiques, suite aux bombes israéliennes, ou dans les miniguerres fratricides comme celle dont on est témoin depuis hier. Fait inédit, mais non moins poignant, le spectacle des sanglots d’un grand journaliste libanais que la caméra a capté sur une chaîne de télévision locale, alors qu’il commentait les événements douloureux qui ont ébranlé mercredi matin la capitale et le reste des régions libanaises. C’est à la vue des violentes images filmées à Saadnayel et Taalbeya, des localités avoisinantes de son village natal, que Nasri Sayegh s’est effondré, laissant jaillir de ses yeux des larmes lourdes que ses grosses lunettes d’intellectuel n’ont su camoufler. La vue d’un collègue aussi éminent, réputé pour ses écrits modérés et ses appels continus en faveur d’une entente interlibanaise, à ce point éprouvé, était tout aussi émouvante que le spectacle renouvelé de nos mères pleurant leurs jeunes martyrs, tombés pour et au nom d’un Liban uni. Nasri Sayegh ne pleurait pas seulement la vue des jeunes de son bled pris d’une folie meurtrière aveugle, ni parce qu’il venait d’apprendre que son frère chirurgien tentait au moment même de sauver la vie d’un des jeunes manifestants grièvement blessé. Le journaliste pleurait la perte du Liban qui, pour la énième fois de son histoire, est en proie fatalement aux malices du confessionnalisme, de la convoitise du pouvoir, en réitérant la guerre des mafias communautaires, prêtes à vendre leurs âmes au diable et à s’entre-tuer sur les dépouilles d’une démocratie à laquelle les frères ennemis prétendent aspirer. Nasri Sayegh, qui a témoigné de l’ignoble guerre civile qui a déchiré le pays et qui l’a étouffé jusqu’à son dernier souffle, récriminait l’insolence, l’égoïsme de nos leaders, anciens princes de la guerre, toutes couleurs politiques confondues, et de nos leaders religieux, qui n’ont vraisemblablement jamais saisi l’ « allégorie des deux glaives », s’obstinant à occulter leur rôle de médiateurs spirituels pour s’ériger en princes des cultes. Il pleurait aussi la sottise de toute une jeunesse libanaise dépouillée de son sens critique pour avoir refusé de lire et d’assimiler les leçons de l’histoire sanglante de ce pays. Devant lui, se déployaient la haine et l’intolérance de la génération « Facebook », un site qui ne leur a apparemment servi qu’à communiquer leur fanatisme et à se rassembler au nom de l’annihilation de l’Autre. Les larmes de Nasri Sayegh sont celles de tout journaliste intègre, anxieux pour son pays, mais coupable de n’avoir pas réussi à élever sa voix plus haut que celles qui prêchent la division et exacerbent les conflits intercommunautaires, que motivent la seule concupiscence et la course avide au pouvoir, placé désormais au service de ceux pour lesquels ils sont prêts à jeter le Liban en appât. Le journaliste pleurait enfin la malhonnêteté intellectuelle de certains de ses collègues journalistes et intellectuels, qui ont abdiqué leur rôle d’avant-garde pour se lancer dans le jeu de la propagande aveugle adhérant sans le savoir au maléfique complot d’une guerre civile que le citoyen lambda ne cessera de désavouer. Pardonnez-moi, cher collègue, si j’ai été loin dans l’interprétation de votre douleur, mais la mienne est tout aussi grande devant le spectacle d’un Liban qui chavire une fois de plus à cause de la bêtise de certains. Jeanine JALKH
Les Libanais ont certes déjà vu couler les larmes d’un ancien chef d’État, d’un Premier ministre. Ils n’ont surtout pas raté, depuis plus de trois ans, les larmes abondantes des familles éplorées, provoquées du fait de la perte de l’un des leurs au cours des assassinats politiques, suite aux bombes israéliennes, ou dans les miniguerres fratricides comme celle dont on est témoin depuis hier.
Fait inédit, mais non moins poignant, le spectacle des sanglots d’un grand journaliste libanais que la caméra a capté sur une chaîne de télévision locale, alors qu’il commentait les événements douloureux qui ont ébranlé mercredi matin la capitale et le reste des régions libanaises.
C’est à la vue des violentes images filmées à Saadnayel et Taalbeya, des localités avoisinantes de son village natal, que Nasri...