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La faim et les moyens

Un peu partout dans le monde jeudi, ce n’était que manifestations syndicales, défilés, récriminations, vociférations, suscitant parfois une réaction musclée des forces de maintien de l’ordre. En fait, le 1er Mai, comme d’ailleurs d’autres fêtes, a rarement été matière à festoyer : pour les classes laborieuses, c’est plutôt une occasion de grogner, de râler, de revendiquer. C’est bien la première fois cependant que la légitime aspiration au mieux-être cède le pas à la hantise de la simple subsistance : à Manille comme à Moscou en effet, à Djakarta comme à Londres ou Istanbul, ce n’est pas pour réclamer une réduction des heures de travail, la retraite prématurée ou d’autres avantages sociaux que l’on a manifesté. Ce qui a jeté dans les rues ces millions de personnes, c’est le spectre de la faim : ce mot de faim cessant d’être une simple métaphore et devant être pris désormais dans son sens le plus littéral. De ce fléau d’un autre âge, la plupart d’entre nous ne connaissent en effet que les images dérangeantes, vite oubliées, d’adultes accusant à peine 30 kilos et d’enfants au ventre ballonné en train de se pourlécher les doigts de quelque infâme bouillie providentiellement fournie par les organismes de secours. Or, nous avertit-on de toutes parts, le risque est grand de voir se multiplier les zones de misère. Les prix de l’or, qu’il soit jaune ou noir, ont atteint des sommets inégalés. Et si l’or vert est à son tour hors de prix, une des raisons en est, affirment les spécialistes cités par la grande presse américaine, qu’une bonne part de la production agricole a servi à la fabrication d’énergies de substitution, telles que l’éthanol, au point que le bétail yankee va devoir se priver de maïs. Reste cette vérité toute simple et néanmoins terrible : la Terre ne peut plus nourrir que ceux qui y mettront le prix, conformément à la sempiternelle loi de l’offre et de la demande. D’où le plan d’urgence mis en place par le Programme alimentaire mondial pour venir en aide aux populations les plus vulnérables, et dont l’efficacité va dépendre surtout – les gros sous, on y revient – de la générosité des États donateurs. En dépit de toutes ses infortunes, notre pays ne fait pas partie des plus directement menacés, encore que les signes d’aisance, sinon les étalages d’opulence, ne sauraient cacher la gêne réelle frappant les couches les plus défavorisées. La cellule familiale est exceptionnellement solide au Liban, c’est vrai, les mouvements d’entraide sociale y sont nombreux et actifs, et pour attristant que soit l’exode massif des jeunes cadres, c’est aux rapatriements de fonds opérés par ceux-ci que l’on doit la survie de l’économie nationale. Mais tout un chacun doit prendre conscience que le Liban n’est pas pour autant à l’abri des désastres : le taux de chômage y varie de 10 à 20 pour cent selon les estimations, et jamais le salaire minimum (l’équivalent de 200 dollars) n’a paru plus ridiculement dérisoire qu’après la récente et dramatique hausse du prix des produits alimentaires. C’est dire que si on n’y prend garde, nombre de Libanais risquent très sérieusement de connaître la faim, si ce n’est déjà chose faite. Le plus rageant cependant est que dans leur écrasante majorité, ces Libanais n’en sont même plus à espérer une solution rapide de la crise, en dépit des gesticulations locales et des efforts du secrétaire général de la Ligue arabe. Ce qu’ils demandent seulement, c’est d’être rétablis dans leur dignité de citoyens ; que pour le moins il soit fait cas de leurs problèmes ; que soit dépolitisé, neutralisé le fruste dossier de la vie quotidienne, prisonnier comme nulle part ailleurs de la lutte pour le pouvoir et du choc des ambitions personnelles. Davantage même que de pain, c’est de normalité qu’a faim le peuple. Issa GORAIEB
Un peu partout dans le monde jeudi, ce n’était que manifestations syndicales, défilés, récriminations, vociférations, suscitant parfois une réaction musclée des forces de maintien de l’ordre.
En fait, le 1er Mai, comme d’ailleurs d’autres fêtes, a rarement été matière à festoyer : pour les classes laborieuses, c’est plutôt une occasion de grogner, de râler, de revendiquer. C’est bien la première fois cependant que la légitime aspiration au mieux-être cède le pas à la hantise de la simple subsistance : à Manille comme à Moscou en effet, à Djakarta comme à Londres ou Istanbul, ce n’est pas pour réclamer une réduction des heures de travail, la retraite prématurée ou d’autres avantages sociaux que l’on a manifesté. Ce qui a jeté dans les rues ces millions de personnes, c’est le spectre de la...