La dignité et la modération de Walid Joumblatt, en conférence de presse dimanche aux côtés du Français Karim Pakzad et du Chilien Luis Ayala, étaient saisissantes et auraient dû donner à réfléchir aux cadors du Hezbollah. Sauf que, très visiblement, on ne réfléchit plus au sein du Hezb.
Le chef du PSP, littéralement, ne savait plus où se mettre. Et pour cause : comme l’immense majorité des Libanais, il avait honte. Honte pour ce pays, pour son image – même si elle n’en est plus à une souillure près. Honte de ces pratiques d’un autre temps, de ces mœurs de brousse, de ploucs, de miliciens. Honte d’en être réarrivé là. Et peur aussi : au cours de la guerre 75-90, tout le monde savait kidnapper, s’imposer dans son petit carré de jungle ; tout le monde savait vivoter en tribus, en clans. En hordes. Le Hezb ou les Afghans n’ont rien inventé. Sauf qu’il suffit d’un rien pour, de nouveau, infecter. Pour, de nouveau, se noyer ; de nouveau, retribaliser concrètement (il l’est largement dans les esprits) ce pays. Le Libanais, un peu plus que le reste des Terriens, est envieux : pourquoi lui et pas moi ? Et le Hezb est très fort pour contaminer. Les privilèges qu’il s’arroge sont comme autant de virus. Le parti garde ses armes ? Hop : tous les autres, peu ou prou, se sont réarmés. Le Hezb crée ses régions de sécurité et les étend chaque jour un peu plus (nous sommes désormais bien au-delà des périmètres : ce qui s’est passé à Saadiyate dans le Chouf, dimanche aussi, est insensé) ? Re-hop : pourquoi, au nom de quoi les autres ne le feraient pas ?
Parce que, pour l’instant, ces gens-là savent encore avoir honte et peur. Pas le Hezb.
Il n’y a là finalement rien de bien anormal. Comment peut-on avoir honte à partir du moment où l’on s’estime dans son total et légitime plein droit, à partir du moment où l’on respecte quelque chose d’extrêmement honorable là-bas (en Iran), d’absolument létal ici (au Liban) : la wilayet el-faqih – synonyme de vampirisation et de dynamitage de l’État ? Comment peut-on avoir peur lorsqu’on dort les yeux fermés sur un arsenal militaire gigantesque ; lorsque l’on encaisse chaque mois des dizaines de millions de pétrodollars iraniens, lorsque l’on est persuadé de sa capacité, pendant que les autres se reposent à Téhéran ou ailleurs à rayer Israël de la carte du monde ? Comment peut-on avoir honte et peur lorsque l’on a fait du gangstérisme politique un art de vivre et de jouir (de ces dividendes) ?
« L’autorité de l’État est absente de certains endroits, et seul l’État a le droit d’arrêter des personnes, de monopoliser le port d’armes, de décider de la guerre ou de la paix. » Ce qu’a dit Walid Joumblatt dimanche est un axiome mathématique, une vérité intangible, universelle, indémontrable mais évidente pour qui veut en comprendre le sens. Sauf que parler de droit à un cartel qui n’a ni honte ni peur, voilà quelque chose de très… farfelu. On pensait, on espérait, qu’avec la dissolution systématique du concept de l’État ; le rapt des institutions libanaises ; l’annexion du centre-ville ; la lente mais minutieuse transformation d’un all man’s land (le territoire national) en zones autarciques, en enclaves bunkerisées, interdites à qui n’a pas la bénédiction du prince-sayyed ; la primauté des privilèges ; la déclaration unilatérale de guerre (à Israël) ; la défense aveugle d’un régime (syrien) qui souhaite au Liban tous les maux de la planète, on pensait, on espérait qu’avec tout cela, le Hezbollah avait atteint la limite. Quelle naïveté : avoir cru que non, c’est énorme, inenvisageable ; qu’on ne peut plus kidnapper des citoyens étrangers au Liban… Ils l’ont fait – et leurs excuses oiseuses, fallacieuses, sont presque encore pire que la faute. Sans compter cet inouï ne parlez pas de périmètres de sécurité, c’est exactement la même chose à Koraytem ou Clemenceau… Un tel degré de mauvaise foi fascine : à Koraytem, à Clemenceau, dans n’importe quel périmètre où réside un homme menacé de mort, ce sont l’armée et les FSI, persona non grata dans les hinterlands hezbollahis, qui assurent la sécurité.
Le gâchis est énorme : même les plus féroces contempteurs du Hezb, ceux qui ne ratent pas une occasion de le critiquer, refusaient que quiconque qualifie le parti chiite, glorieux, somptueux jusqu’en l’an 2000, de milice, ses combattants de – miliciens. Même ces gens-là continuaient de vouloir croire que le Hezb allait, un jour ou l’autre, se Sinn Féiniser. En kidnappant et en interrogeant, aussi courtoisement et poliment que possible, Karim Pakzad, le Hezbollah a donné des tonnes de grains à moudre : on est bien loin du Sinn Féin. Il y a là comme un processus de FARCisation. Effectivement : le gâchis est énorme.
Au point que l’on se demande à quoi servent les amis locaux du Hezb – sauf les caresser dans le sens du poil ; sauf abuser de l’encensoir ; sauf leur servir la soupe, tellement gentiment, courtoisement, poliment que cela en devient écœurant de mièvrerie. D’inconscience. Au lendemain du scandale Pakzad, le silence d’Amal et surtout du CPL est assourdissant. Surtout du CPL – ce courant à qui l’on pourrait tout reprocher sauf, pour l’instant, la moindre complaisance à l’égard de la plus insignifiante des pratiques miliciennes.
Assourdissant ? Si seulement : il n’y a là qu’une déplorable, une incompréhensible complicité. Les hinterlands (géographiques, moraux…) du Hezbollah, décidément, ont ceci de commun avec la morale de certains qu’ils sont particulièrement élastiques.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats La dignité et la modération de Walid Joumblatt, en conférence de presse dimanche aux côtés du Français Karim Pakzad et du Chilien Luis Ayala, étaient saisissantes et auraient dû donner à réfléchir aux cadors du Hezbollah. Sauf que, très visiblement, on ne réfléchit plus au sein du Hezb.
Le chef du PSP, littéralement, ne savait plus où se mettre. Et pour cause : comme l’immense majorité des Libanais, il avait honte. Honte pour ce pays, pour son image – même si elle n’en est plus à une souillure près. Honte de ces pratiques d’un autre temps, de ces mœurs de brousse, de ploucs, de miliciens. Honte d’en être réarrivé là. Et peur aussi : au cours de la guerre 75-90, tout le monde savait kidnapper, s’imposer dans son petit carré de jungle ; tout le monde savait vivoter en tribus, en clans. En hordes....