Comme sous l’effet d’une accélération de l’histoire, toutes les époques se bousculent et s’entrechoquent en ce troisième millénaire de tous les dangers. Le Moyen Âge, ce temps pivot où guerres de religions et conquêtes territoriales ont esquissé le monde tel qu’il est aujourd’hui, annonce son grand retour. Les dirigeants d’el-Qaëda ne se sont pas trompés de fantasme en voyant sous les heaumes bleus des soldats de la paix une armée de croisés. Dans leur esprit, tout ce qui s’oppose, fut-ce pacifiquement, au projet du jihad s’appelle « croisade ». Dans leur esprit, vraiment ? Si l’on considère la place que tient la religion en tant que référence communautaire, ne serait-ce qu’en Amérique, nous sommes bel et bien engagés dans un long bras de fer entre cultes, que la crise économique, alimentaire, énergétique et environnementale ne cesse d’aggraver. Guerres, famines, épidémies, nul besoin de boule de cristal pour prédire ce qui apparaît dès aujourd’hui comme inéluctable.
Un ami me disait hier : « Nous sommes au seuil d’une quatrième guerre mondiale. » Ce n’est pas le mot « guerre » qui m’a fait réagir, mais cette étrange classification. Dans quelle trappe est donc passée la troisième ? On en a tant parlé depuis les années cinquante que tout le monde a l’impression de l’avoir déjà vécue. D’ailleurs, quel nom donner à cette ambiance de conflits diffus, plus ou moins meurtriers, plus ou moins obscènes, dans laquelle se débat la planète depuis le dernier armistice ? Sans nom, les pires tragédies passent en silence.
À l’ère de l’abondance, du progrès des idées et de la science, du tout informatique, des États policés et de la patiente démocratie, succède un temps barbare. Confronté à la hantise du manque, l’homme renoue avec ses peurs archaïques, prêt à tuer pour manger et pour boire. Le Moyen Âge est de retour, à la nuance près que nous avons acquis, depuis, quelques outils pour faire face aux grandes catastrophes. Au Liban où la guerre est une maladie chronique plus ou moins apprivoisée, il est urgent d’appeler à un retour massif à la terre. Pour les paysans que nous sommes, depuis longtemps pervertis en mercenaires et marchands de tout poil, il est temps de reprendre la faux. Ce pays, château d’eau d’une région gagnée par la sécheresse, doit avoir pour éthique première et pour première urgence une gestion pointue de ce capital. Rien ne sert d’accuser Israël de voler l’eau au sud si aucune action n’est entreprise sur le reste du territoire pour en empêcher le gaspillage. Il est par ailleurs étrange qu’un petit pays comme le nôtre (4 millions d’habitants ne font pas énormément de bouches à nourrir) soit incapable de produire ne serait-ce que la base de son alimentation. La Békaa, dit-on, fut autrefois le grenier de l’empire romain. Il est impensable que cette plaine à la fertilité légendaire soit aujourd’hui livrée aux conflits d’intérêt des petits chefs et à une agriculture archaïque, incapable de nourrir le Liban.
Privilégié entre tous, notre petit pays est aussi le plus vulnérable. Si notre évolution mentale s’est faite de manière satisfaisante, en revanche, notre maturité affective s’est recroquevillée dans ce Moyen Âge où le chef était une idole à engraisser plutôt que l’obligé de ses électeurs. À l’heure où nos édiles n’ont d’autre souci que leur prochain mandat, n’est-il pas temps de les soumettre à une obligation de résultat ? N’est-il pas temps de sanctionner leurs actions, d’exiger des mesures pour le bien-être des collectivités et non pas des seuls copains et coquins ? Que les revanchards et les profiteurs prennent enfin conscience qu’il en va de leur sécurité et de l’avenir de leurs enfants ? Le Moyen Âge, c’est ici et maintenant. Naïf qui croit encore que c’est le temps des troubadours.
Fifi ABOU DIB
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