Moi aussi je fais des rêves, comme beaucoup de lecteurs. Mon rêve à moi est permanent. Je rêve d’avoir découvert une arme redoutable, une arme qui peut neutraliser toutes les puissances nucléaires, États-Unis et Israël en premier lieu. Cette arme, je l’ai baptisée «?Byblosium?», du nom de Byblos, ma région natale. Ne me demandez pas de quoi ni comment est composée cette arme. Je l’ignore... Tout ce que je sais c’est qu’à travers elle, je peux dominer le Liban, que dire le monde?! Fort de cette découverte, j’ai décidé d’occuper le palais de Baabda, d’organiser un coup d’État (ce sera surtout un coup d’éclat), de former un gouvernement de salut public, formé de personnalités intègres telles que Antoine Kheir, Adel Hamié, Chakib Cortbaoui, Séoud Mawla, Ghaleb Mahmassani, Raymond Audi, Joseph Maïla, Sélim Azar, Ziad Baroud et j’en passe, car la liste est longue.
Fort de l’appui de ces hommes d’expérience et de probité et de mon «?Byblosium?», je décide de récupérer les rameaux de Chebaa, le jour de la Pâque... juive. En quelques heures, c’est Massada pour les deux Ehud et dame Stipi?: les Sionistes, ventre à terre et bras ballants, prennent leurs jambes à leur cou, et vont noyer leur chagrin devant le mur des Lamentations. Puis je m’attaque à la Syrie sœur et je la somme de quitter illico presto le domicile du petit frérot libanais, de rapatrier ses barbouzes locales, de cesser de bloquer l’élection présidentielle, et surtout de se mêler de ses oignons qui commencent à puer. «?Baas les pattes, touche plus à mon grisbi, toi le grizzli alaouite?!?»
Débarrassé de la sœur siamoise qui se retranche à Deir el-Zor, je me tourne vers les politicards qui empoisonnent notre existence depuis des années-lumière, quatorzistes et huitards (confondus) et, sans coup férir, aux Ides de Mars (15), les mets en garde à vue et les défère devant le parquet pour meurtres, vols, arnaques ou magouilles. Suivent leurs suppôts, leurs sbires, et les fonctionnaires véreux de l’administration gangrenée.
J’interdis à l’antenne toutes ces chaînes satellitaires qui abrutissent les téléspectateurs et j’exile tous les journalistes qui nous rasent de talk-shows. Puis je m’attelle à l’élaboration d’une loi électorale équitable envers et contre tous. Une loi où tout le monde pourra batifoler dans une démocratie délirante. Ulcérés, les USA et la Communauté européenne me menacent de tous les maux de la terre et de tous les mots d’un vocabulaire répertorié dans le lexique politique de Wi’am Wahhab, et pour m’intimider, font voguer dans les eaux territoriales libanaises leurs belles goélettes USS Cole et autres trirèmes Oklahoma, chargées d’armes thermonucléaires, biologiques à faisceaux-laser. Mais je n’en ai cure. J’organise donc des élections législatives selon une loi qui préconise la circonscription uninominale faisant entrer 100 et non plus 128 députés (c’est plus économique pour le Trésor public, et cela nous épargnerait de voir 28 tronches chaque soir au journal télévisé). Cent députés d’une intégrité exceptionnelle (est-ce possible au Liban??). Probablement. Quelques jours plus tard, la nouvelle Assemblée élit le nouveau président de «?la raie publique?», and the winner is… un certain monsieur... incertain?!
C’est à cet instant que je suis réveillé par ma femme qui me raconte que je n’ai pas cessé de brailler et de gesticuler dans mon sommeil. Et qu’inquiète, elle a voulu me tirer de mon cauchemar en me ramenant à la réalité. Frustré de n’avoir pas pu parfaire ma conquête du pouvoir, je me suis levé du mauvais pied pour aller prendre une douche. Dommage, j’aurais voulu vous raconter la suite, mais cela sera pour une autre fois?! Je vous raconterai comment j’ai bizuté l’opposition-caoutchouc et le loyalisme-nylon, dans un acrylisme-maison. Comment le syroche, le zébreu, l’amerloque, le frenchie et le pasdaran ont fini par admettre que le Liban est un pays indomptable, sinon ingouvernable de l’extérieur. Qu’ils n’ont plus que trois solutions?: la cohabitation, la grève de la faim ou le pavé dans la mare. C’est probablement cette option qu’ils vont choisir. «?Faut pas rêver, me conseille un ami, tu te berces d’illusions.?» «?Au contraire, je lui rétorque, rêver est un privilège dont seuls les hommes libres ont l’apanage.?»
«?Je suis tel celui qui voit en rêve, son dommage, et qui en rêvant désire rêver, en sorte qu’il désire ce qui est comme si cela n’était pas?» (Dante Alighieri).
Nahi LAHOUD
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